22 avril 2013
http://www.yves-paccalet.fr/blog/Au Caire ou à Tunis, des manifs organisées par les Frères musulmans conspuent ’abomination du « matérialisme athée » cher aux révolutionnaires du Printemps arabe. La foule fanatisée réclame la mort de ces « renégats » soumis aux « croisés ». Amenés en autocar et « chauffés » par des prédicateurs, les embrigadés se répandent en cris de haine contre les « ennemis d’Allah », lesquels méritent qu’on leur applique la charia sous son apparence la plus pure : le voile intégral pour les femmes, l’analphabétisme pour les fillettes, la main coupée pour les voleurs, la lapidation pour les adultères, le fouet pour les pécheurs et la tête tranchée pour les apostats.
À Paris et dans d’autres villes de France, on voit passer des manifs dites « pour tous », c’est-à-dire opposées au « mariage pour tous ». Lors de ces défilés, se rassemblent xpersonnes selon la police et 2x selon les organisateurs. (Hier dimanche, avec un écart de 45 000 à 270 000, on a atteint le facteur six ; où sont les menteurs ?) De bons catholiques (peu de protestants et quelques musulmanes voilées pour la décoration) brandissent des drapeaux roses et braillent des slogans par lesquels ils fustigent cette gauche irresponsable qui brise le sacrement du mariage, en permettant que s’unissent devant la loi des gouines ou des sodomites. Horreur suprême : des gougnottes ou des pédés qu’on autorise à adopter des enfants !
Tandis que montent, d’une part, des appels sentimentalo-familiaux plus sucrés que des tartines de diabète au petit déjeuner (« Un papa, une maman et gnangnangnan ! »), on entend, d’autre part, au coin de ces réunions, des mots d’ordre sensiblement plus définitifs et haineux, où les lesbiennes et les gays sont tenus pour des « porcs », des « pervers » ou des « malades », et où l’homosexualité se trouve délibérément assimilée à la pédophilie.
J’ai beau me creuser la cervelle, je n’arrive pas à distinguer, sur le fond, la charia que les Frères musulmans veulent instituer en Égypte ou en Tunisie (et qui règlemente d’ailleurs déjà ces pays, dans une version light), et la vulgate catholique intégriste qui sous-tend les propos des anti-mariage pour tous en France. Les mêmes références au passé religieux, les mêmes appels à la rigueur morale tirée du « Livre saint », la même intolérance pour tout ce qui se veut « ouvert » et « moderne » dans le domaine des mœurs : tout participe de ce fanatisme religieux que Voltaire dénonçait et attaquait de la façon la plus claire et la plus fière en proférant ce slogan sans concession : « Écrasons l’infâme ! »
Écrasons l’infâme, à nouveau ! Toujours et partout, soyons voltairiens ! D’autant que, dans les manifs du Caire ou de Tunis, comme dans celles de Paris ou d’ailleurs, les figures de la dictature ou du fascisme montrent leur nez. Les casseurs sont là – et ils frappent ! Dans les pays arabes, il s’agit des salafistes – les plus cruels parmi les islamistes. En France, on voit cogner les factieux d’extrême-droite, nationalistes, xénophobes, intolérants et bornés ; jusqu’aux nazillons de groupuscules comme le Gud ou le Bloc identitaire. Entre autres, le tristement fameux Alexandre Gabriac, que je croise dans les travées de l’Assemblée régionale Rhône-Alpes, qui a même réussi à se faire exclure du Front national, et dont le geste le plus spontané n’est autre que le salut nazi !
On a vu, ces dernières semaines, se côtoyer dans les « manifs pour tous » les pétainistes nostalgiques de la France chrétienne des clochers et des familles nombreuses ; les anti-avortement et les anti-Pacs réveillés de leurs cendres d’encens ; les nationalistes et les petits nazis qui rêvent de devenir grands… On a entendu Christine Boutin (cette comédienne de téléréalité « gazée » par la police !) s’en prendre aux idéaux « pervers » de Mai 68. On a reconnu des parlementaires UMP (Mariton, Balkany, Ollier et d’autres) en train de défiler avec Gilbert Collard, et constituer ainsi une UMP-FN conviviale et bien de chez nous.
On a regardé et écouté la pathétique Frigide Barjot raconter tout et son contraire ; appeler les anti-mariage à renverser le gouvernement dans la rue, puis se revendiquer de la démocratie élective ; proférer « Hollande veut du sang, il en aura ! », puis se répandre dans les médias en jurant qu’elle abhorre la violence ; voisiner avec les fachos du Bloc identitaire ou du Gud, puis affirmer qu’elle n’a vu défiler avec elle que de bons papas et de bonnes mamans… On a vu et entendu tout cela. On s’est dit que Frigide Barjot a bien mérité sa carte de membre d’honneur du Front national.
Mais que faire, désormais ? Se réjouir haut et fort de l’adoption de la loi par le Parlement. S’obstiner. Ne rien lâcher. Clamer qu’on s’oppose à la charia catho tout autant qu’à la charia islamo. Peut-être, et avant tout, se réclamer d’un manifestant mort et enterré (au Panthéon) depuis longtemps, mais toujours bien vivant ; qui rédigea le Traité sur la tolérance et qui (durant l’affaire Calas) signait chacune de ses lettres de son slogan favori : « Écrasons l’infâme ! »
Oui ! Pour continuer le combat avec la fermeté nécessaire, en faveur du mariage pour tous, de l’école laïque, de l’égalité des droits, de la pensée libre, de la tolérance et de l’avenir de la démocratie, rallions-nous à un panache (ou à une plume !) ironique : défilons derrière Voltaire !
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