Les religions sont comme les vers luisants : elles ont besoin de l'obscurité pour éclairer
28 juin 2010 à 17:23
Schopenhauer aborde de front,
tous les sujets, de manière incisive, parfois provocante, voire déplaisante,
mais toujours sincère et profonde.
Fouillant jusqu’à l’os
les idées reçues, les conventions, les pensées toutes prêtes, c’est un de ces «
bons haïsseurs » dont parle Jonathan Swift ; un «éducateur», disait
Nietzsche.
Schopenhauer décape,
proposant une vision du monde âpre, souvent frappante. Ce fils des Lumières (1788-1860)
est athée, totalement et résolument. Il tient les religions pour des illusions,
les prêtres pour ennemis. Cela ne l'empêche pas de s'intéresser à la mystique,
aux saints, aux ascètes et aux renonçants, de se passionner précocement pour
les doctrines de l'Inde, de s'enflammer pour le bouddhisme quand les savants
vont commencer à le faire connaître.
Il est le premier
philosophe à mettre les Veda et les Upanishad sur le même plan que Platon et
que Kant. Mais, plus que tout, Schopenhauer a le culte de la vérité. Il croit
profondément, presque religieusement, en la philosophie. Il est convaincu
qu'elle doit parvenir à comprendre l'existence et peut remédier, au moins pour
certains, au désordre qui y règne.
"La vie est chose
malaisée, j'ai pris la résolution de consacrer la mienne à y réfléchir". Si
son ironie est redoutable et sa logique serrée, il sait aussi faire place à une
douceur de sentiment, à une compassion bouleversante pour les animaux, les
esclaves et la traite des Noirs, les faibles, les sans parole, soumis à la
dictature éternelle du vouloir-vivre et à sa féroce expression humaine.
Nietzsche, Maupassant,
Marcel Proust, Taine, et beaucoup d’autres puisèrent à cette source qui
s’efforce impitoyablement d’atteindre au cœur des choses, à la connaissance des
premiers principes. Karl Marx, qui fut son contemporain, disait : « Il ne
s’agit pas de comprendre le monde, mais de le transformer » ; mieux et plus
profondément que d’autres, Schopenhauer ne cesse de clamer que pour transformer
le monde, il faut d’abord le comprendre; que ce processus nécessite de
transformer la vision que nous en avons, d’abord esclave naturelle du
vouloir-vivre, et ainsi nous transformer nous-mêmes. C'est lui qui a dit :
«Si un Dieu a fait le
monde, je n'aimerais pas être ce Dieu, car la misère du monde me déchirerait le
coeur.»
Le chapitre 15
paragraphes 174 -182 des Paralipomena Schopenhaeur traite de la religion. En
voici un extrait : " Pour les princes régnants, le Dieu
Tout-Puissant est le père Fouettard dont ils usent pour envoyer les grands
enfants au lit lorsque plus rien d'autre ne veut les aider ; c'est pourquoi ils
tiennent autant à lui.
En attendant, je conseillerai à chaque chef d'Etat de lire attentivement deux fois par an à jour fixe, le chapitre XV du livre 1er de Samuel. Ainsi il aura toujours ces mots sous les yeux : "appuyer le trône sur l'autel".
En outre, depuis que
l'ultime argument des théologiens, le bûcher, est devenu hors d'usage, ce moyen de gouvernement
a beaucoup perdu en efficacité. Car, tu le sais, les religions sont
comme les vers luisants : elles ont besoin de l'obscurité pour éclairer.
Un certain degré
d'ignorance générale est la condition de toutes les religions ; il est
l'élément dans lequel seul elles peuvent vivre. Dès que, à l'opposé,
l'astronomie, les sciences naturelles, la géologie, l'histoire, la connaissance
des pays et des peuples étendent universellement leur lumière et que,
finalement, même la philosophie a le droit de prendre la parole, alors toute
foi étayée sur le miracle et la révélation doit nécessairement décliner au
profit de la philosophie qui prend alors sa place.
Avec l'arrivée de néo-
Grecs érudits se leva en Europe, vers la fin du XVéme siècle, ce jour de la
connaissance et de la science, son soleil s'éleva toujours plus haut au cours
des si fertiles XVI et XVIIéme siècles et dissipa le brouillard du Moyen Age. L'Église
et la foi durent proportionnellement se coucher petit à petit ; et c'est ainsi
qu'au XVIIIéme siècle les philosophes anglais et français purent dès ce moment
s'élever directement contre celles-ci, jusqu'à ce qu'enfin, sous Frédéric le
Grand, Kant vint : il retira à la foi religieuse l'appui de la philosophie
qu'elle avait reçu jusqu'alors et émancipa l'ancillatheologiae, s'attaquant à
l'affaire avec une profondeur et un sang-froid tout allemands, qui lui firent
prendre un air moins frivole, et d'autant plus sérieux.
A la suite de quoi
nous voyons, au XIXéme siècle, le christianisme dans un état très faible,
presque totalement abandonné de toute foi sérieuse et se battant déjà pour sa
propre existence ; cependant que des princes soucieux cherchent à l'aider avec
des excitants artificiels, comme le médecin cherche à soigner un mourant avec
du musc.
Mais écoute ici un
passage des Progrès de l'esprit humain de Condorcet, qui semble écrit pour
servir d'avertissement à notre époque : « Le zèle religieux des
philosophes et des grands n'était qu'une dévotion politique et toute religion
qu'on se permet de défendre comme une foi qu'il est utile de laisser au peuple
ne peut plus espérer qu'une agonie plus ou moins prolongée ».
Tout le long de la
marche décrite ci-dessus, tu peux observer que foi et savoir se comportent
comme les deux plateaux d'une balance : à mesure que l'un monte, l'autre
descend. Si sensible est cette balance qu'elle indique même des influences
momentanées : lorsque, par exemple, au commencement de ce siècle, les
brigandages des hordes françaises menées par leur chef Bonaparte et l'important
effort qu'exigèrent ensuite le refoulement puis la répression de cette bande de
pillards eurent entraîné un abandon temporaire des sciences, et par là une
certaine restriction dans l'extension universelle des connaissances, l'Église
commença du même coup à rehausser la tête, et la foi montra immédiatement une
animation nouvelle qui, certes, conformément à l'époque, fut en partie de
nature poétique.
En revanche, au cours
des trente années de paix et plus qui suivirent, le loisir et le bien-être ont
favorisé l'édification des sciences et l'extension des connaissances à un rare
degré ; et la conséquence en est, indiquée plus haut, la décadence de la
religion menacée de dissolution.
Peut-être même que,
bientôt, le moment si souvent prédit arrivera où celle-ci se séparera de l'humanité
européenne comme une nourrice de l'enfant qui a grandi par ses soins et qui
relève désormais de l'enseignement d'un précepteur. Car les doctrines de la foi
appuyées simplement sur l'autorité, le miracle et la révélation sont sans doute
un expédient adapté à la seule enfance de l'humanité : mais qu'une espèce dont
toute la durée, d'après les indices concordants offerts par les données
physiques et historiques, n'est jusqu'à présent pas plus longue qu'environ cent
fois la vie d'un sexagénaire, soit encore dans la prime enfance, chacun
l'accordera."


