« L'amour a toujours été pour moi la plus grande des affaires, ou plutôt la seule. » Stendhal
C'est une évidence qui crève les yeux, qui traverse et bouleverse en permanence nos vies privées.

Pourtant, nous osons à peine l'avouer hors l'intimité la plus restreinte: c'est l'amour qui donne tout son sens à nos existences. C'est lui qui nous contraint, ne fut-ce que pour nos enfants, à ne pas céder au pessimisme, à nous intéresser malgré tout à l'avenir, à ne pas négliger tout à fait une vie politique que nous jugeons par ailleurs dérisoire. La plupart des anciens tabous ont aujourd'hui sauté. Nous n'hésitons plus à parler du sexe, de l'argent et même de la mort.
Sous l'effet des sciences humaines et des philosophies du soupçon, du marxisme et de la psychanalyse, la transgression des interdits ne nous effraie plus guère, mais d'amour, curieusement il nous est difficile de parler en raison. Il n'est qu'accessoirement objet de pensée conceptuelle. Pour l’essentiel il reste le domaine réservé de la fiction, au cinéma ou de la chanson.
Or, sous toutes ses formes, qu'on l'appelle sentiment, passion, tendresse, amitié ou fraternité, qu’il porte sur nos femmes ou nos maris, nos enfants ou nos parents, nos frères, nos sœurs ou nos amis, voire, comme dans la tradition philanthropique et caritative, sur l'humanité entière, c'est lui qui anime notre vie psychique, morale, spirituelle, culturelle et même, intellectuelle et politique. Sans lui rien n’aurait de signification pour nous. Ce serait pour le coup, le vrai désenchantement du monde. Quand il nous fuit, que pour une raison ou pour une autre, il vient à nous manquer - mort d'un être cher, séparation, rupture ou simple période de basses eaux amoureuses -, c'est l'univers entier qui devient terne et s'assombrit. Ce que je dis là, tout le monde le sait, tout le monde le sent. C'est une banalité. Ce qui l'est moins, et qui fait tout, l'objet de ce livre, c'est que l'amour n'est plus seulement cette expérience intime et bouleversante qu'il fut très certainement depuis l'aube des temps, mais pour la première fois peut- être dans l'histoire, il est devenu le principe fondateur d'une nouvelle vision du monde, le véritable foyer qui redonne sens et réorganise aujourd'hui les valeurs qui ont nourri la civilisation européenne moderne.
De tout autres principes ont, par le passé, commandé l'éthique de nos ancêtres : le Cosmos des grecs, le Dieu des juifs et des chrétiens, la Raison et les droits de l'humanisme moderne et républicain avec ses prolongements politiques, le patriotisme, le colonialisme ou l'idée révolutionnaire . Ils furent en leur temps des motifs de sacrifices collectifs autrement plus éminents et prégnants que ne l’étaient les exigences de la vie sentimentale. C’est seulement de manière tardive, dans l'Occident moderne, sous l'effet d'une histoire très singulière, celle de la famille moderne : de la naissance, puis de la généralisation du mariage librement choisi, que l'amour a remplacé peu à peu tous les autres principes pourvoyeurs de sens, toutes les autres sources de légitimation de nos idéaux les plus puissants.