Selon Luc Ferry, nous sommes entrés dans un nouvel âge de l’humanisme, un humanisme d’après la déconstruction nitzschéenne et qui n’est plus celui de Kant et de Voltaire, des droits et de la raison. C’est un humanisme de l’amour et de l’altérité. En quoi nous sommes aujourd’hui dans un monde postkantien et postnietzschéen. Luc Ferry, l'artisane d'une nouvelle déconstruction...
Philosophie Magazine : Votre propre philosophie s’articule autour de deux notions: la « spiritualité laïque » et la « transcendance dans l’immanence ». Pouvez-vous nous les expliquer?
Luc Ferry : Si je définissais la philosophie, avec Deleuze, comme une « création de concepts », c’est bien ces deux-là que je revendiquerais comme principes fondateurs de ma philosophie. Pour comprendre ce que j’entends par « spiritualité laïque », partons d’une fable. Imaginons que, d’un coup de baguette magique, nous puissions faire en sorte que les êtres humains se comportent moralement les uns vis-à-vis des autres, que nous soyons tous également respectueux et bons. Ce serait la fin des guerres, des inégalités sociales, plus besoin d’armées ni de prisons. Néanmoins, cela ne nous empêcherait pas de vieillir ni de mourir, d’être malheureux en amour, de connaître l’ennui, la banalité du quotidien. Toutes ces questions existentielles n’appartiennent pas à la sphère de la morale. Elles relèvent de la vie de l’esprit, de la spiritualité. Or il y a des spiritualités avec Dieu: les religions, qui ne cessent de parler de l’amour, de la mort, du sens de l’existence. Mais il existe aussi des spiritualités sans Dieu: le boud-dhisme, par exemple, mais aussi toutes les grandes philosophies qui ne se réduisent pas à la théorie ou à la morale et s’interrogent sur la définition de la vie bonne…
Vous cherchez la clé de la vie bonne et de la sagesse?
Si c’est la connaissance qui vous passionne, soyez scientifique, si c’est l’action, entrez en politique, mais dans les deux cas, évitez la philosophie, car elle vise avant tout la sagesse, l’accès à la vie bonne. Quand, dans L’Odyssée, Ulysse se retrouve prisonnier de Calypso, elle lui offre, pour le garder avec elle, l’immortalité. Or, Ulysse refuse ce présent, et ce pour trois raisons qui vous feront comprendre ce qu’est une sagesse laïque, une spiritualité non religieuse.
Premièrement, il lui paraît indispensable d’accepter sa condition de mortel. Si Ulysse acceptait l’immortalité, il cesserait d’être un humain. Les philosophies grecques – le stoïcisme comme l’épicurisme – s’accordent au moins sur ce point: la première tâche du sage est de vaincre les peurs, à commencer par celle de la mort.
Deuxième condition de la vie bonne: il faut être capable d’habiter le présent. Le passé nous tire en arrière, le futur nous fait miroiter l’illusion du « ça ira mieux après ». Avec le passé, les remords, les regrets et la nostalgie; de l’autre l’espérance. Ces fléaux nous « font manquer de vivre », comme le dit Sénèque. Amor fati, dit Nietzsche dans le même sens: il faut aimer ce qui est, parvenir enfin à habiter l’instant présent, hors la tyrannie des « passions tristes », comme dit Spinoza, qui règnent sur ces deux néants que sont le passé et l’avenir. Quand Ulysse retrouve Ithaque et Pénélope, il cesse d’être dans la nostalgie ou dans l’espérance pour être enfin dans l’amour. Les dieux décident alors de distendre le temps, pour que l’instant des retrouvailles confine à l’éternité…
La troisième condition, c’est d’être réconcilié avec le cosmos, de se sentir ajointé à lui, en harmonie avec l’harmonie afin de devenir comme un fragment d’éternité. Ces trois principes, qui ne sont pas les miens et que je n’indique qu’à titre d’exemples, constituent la première forme de spiritualité laïque en Occident, la première doctrine du salut sans Dieu, la première définition philosophique de la vie bonne…
Qu’en est-il de la « transcendance dans l’immanence »?
Considérons la vérité la plus simple: 2 + 2 = 4. Un sentiment de contrainte s’attache à cet énoncé, comme s’il transcendait notre subjectivité. Pourtant, personne ne nous oblige à la croire. Une transcendance s’impose à nous sans qu’il soit nécessaire d’en appeler à un Dieu ni à une quelconque autorité. Il s’enracine dans l’immanence à notre propre pensée. Le juste, le beau et l’amour nous offrent le même type d’expérience: lorsqu’on aime, c’est dans l’immanence la plus intime que se loge la passion et, pourtant, c’est d’un autre, qui nous transcende et nous oblige à une sortie de soi, que nous sommes amoureux. Ce petit exercice de phénoménologie n’est qu’une esquisse, un « à la manière de Husserl », de ce que je développe dans ma Révolution de l’amour…
N’est-ce pas un peu facile de présenter l’amour humain comme une solution universelle, à l’heure où les croyances religieuses déclinent?
Si je disais une chose pareille, je serais niais entre les niais. Mais je ne dis rien de tel. L’amour est tout sauf une solution, il est la folie même, une source infinie de bonheur, mais aussi de malheur; le lieu du tragique par excellence : un conflit sans issue heureuse possible. À partir du moment où vous fondez la famille sur quelque chose d’aussi fugace et capricieux qu’Éros, vous la rendez fragile. Denis de Rougemont disait joliment que nous sommes des « Don Juan au ralenti ». On change de partenaire tous les dix ans, souvent dans la douleur. Mais il y a plus : nos sociétés laïques, construites autour d’une famille désormais fondée sur le mariage d’amour, nous rendent moins protégés des souffrances du deuil et plus exposés que jamais à ses tourments. Plus exposés, parce que plus sensibles à la logique de l’amour, moins protégés parce que moins profondément croyants. Mais ce que je veux dire, surtout, hors des jugements de valeurs, c’est que nous sommes entrés dans un nouvel âge de l’humanisme, un humanisme d’après la déconstruction et qui n’est plus celui de Kant et de Voltaire, des droits et de la raison. C’est un humanisme de l’amour et de l’altérité. En quoi nous sommes aujourd’hui dans un monde postkantien et postnietzschéen. C’est là tout le thème de mon dernier livre.
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