jeudi 18 juillet 2013

Athée et fier de l'être - Une interview de Claude Braun, professeur au Département de psychologie de l'Université du Québec




Claude Braun
Par Marie-Claude Bourdon
«L'objet des psychologues, c'est l'âme, sauf que nous n'appelons pas ça l'âme, dit Claude Braun, professeur au Département de psychologie. Nous appelons ça le cerveau. Pour nous, l'âme n'existe pas.» L'âme, observe le professeur, ne se retrouve dans aucun cursus universitaire en psychologie, et, dans sa pratique professionnelle, le psychologue ne peut en parler puisqu'il lui est interdit d'avoir recours à des concepts incompatibles avec la science. «Donc, même si je travaille essentiellement sur ce que d'autres appellent l'âme, c'est tout naturellement que ma discipline fait de moi un athée», dit le chercheur avec un sourire.
À l'université, Claude Braun s'intéresse à des sujets comme les relations entre les hémisphères du cerveau et la neuropsychologie du développement. Mais c'est aussi un athéiste convaincu. Il n'est d'ailleurs pas le seul. Aux États-Unis, 98 % des membres de l'Association des psychologues sont athées, comme la plupart des professeurs du Département de psychologie de l'UQAM. «Aucun des Prix Nobel de sciences n'est croyant, dit Claude Braun. Les religieux ont tout fait pour en trouver, mais il n'y en a pas.»

L’humanisme est-il contre-nature ?

Par Claude Braun est Professeur au Département de psychologie de la Faculté des sciences humaines de l'Université du Québec à Montréal

Si on s’en était tenu à E.O. Wilson, jusqu’à récemment, l’humanisme eut été jugé tout-à-fait contre-nature. Ce grand entomologiste évolutionniste, spécialiste des insectes sociaux, fut pendant 38 ans, protagoniste enthousiaste de la théorie de la parentèle comme explication complète et suffisante de l’altruisme dans le monde animal, humain compris. Cette élégante et séduisante théorie, formulée par William Donald Hamilton en 1964, stipule que la sélection naturelle de l’altruisme est une fonction directe et exclusive du degré de partage génétique entre le récipiendaire et le bénéficiaire de l’acte altruiste. Ce cadre d’analyse est centré sur le gène et l’organisme individuels. La sélection naturelle opèrerait exclusivement à ces niveaux. Cependant, dans son dernier essai [The social conquest of earth], E.O. Wilson rejette soudainement et radicalement la théorie de la parentèle comme explication suffisante de la sélection naturelle de la coopération animale et de l’altruisme humain. Il propose à sa place, comme base biologique dominante de la coopération, et à fortiori de l’altruisme, la sélection de groupe. Ouvre t-il vraiment, de cette façon, la porte à une harmonisation de la théorie de l’évolution et de l’humanisme ? Pas du tout ! Sous la plume de E.O. Wilson l’humain devient capable d’altruisme de très haut niveau, bien au delà des limites de la parentèle, mais dans son fondement biologique il ne dépasse pas l’attachement au groupe : tribalisme, religion guerrière, superstition et rituel, sacrifice humain, racisme, xénophobie, patriotisme, militarisme, endoctrinement, etc. Wilson propose d’ailleurs de transcender notre biologie « tribaliste » et invoque désespérément la nécessité d’organiser notre monde culturellement, au delà de notre biologie et même contre elle.

L’athéisme, une religion humaniste…

Depuis des millénaires, la religion a trop souvent dominé la population principalement par trois outils : la peurl’ignorance et la manipulation. La première rend stupide, la deuxième ne permet pas de développer l’autonomie des individus et la troisième est carrément révoltante, car les diverses Églises abusent trop souvent de leur pouvoir sur les masses. Et cela, que ce soit les trois grandes religions monothéistes (chrétienté, islam, judaïsme) ou encore les sectes comme le mouvement raëlien ou la scientologie.

De la nausée copernicienne et de l'athéisme comme antidote


Par Claude M.J. Braun

(Claude M.J. Braun, PhD., est professeur titulaire de psychologie à l’UQÀM, auteur d’ouvrages et d’articles en neuropsychologie)
    

Statue de Copernic

Dans la Préface de sa Critique de la raison pure, Kant a lancé un « mème » bien poétique. Il a dénommé la théorie héliocentrique (théorie voulant que la terre tourne autour du soleil) révolution copernicienne. Freud a appliqué la métaphore à la théorie de l’évolution de Darwin. Steven J. Gould a ensuite poussé la métaphore encore plus loin en accordant à Freud lui-même le statut de révolutionnaire copernicien. Chacune de ces révolutions scientifiques aurait eu l’impact de détrôner l’humain, disait Gould. Non seulement la planète de cet humain ne serait-elle désormais plus au centre du monde, mais cet humain ne serait désormais plus l’ultime création, pas une « créature » du tout », ni même angélique... Cet humain devrait dorénavant se reconnaître comme déchu.

« Ondées durables, tempêtes éclair, se fatigue qui éperonne, s’étouffe qui dévore; diaphane vanité, insatiable cormorand, consomme ses moyens, finissant par se dévorer elle-même » William Shakespeare, 1564-1616.

Les révolutions conceptuelles


Les révolutions conceptuelles présentées au tableau suivant sont plus que de simples idées. Ce ne sont pas des hypothèses. Ce sont des idées complexes à très grande portée, cad qui expliquent de très grands ensembles de phénomènes et de données. Ce sont des théories qui ont été amplement testées, pour lesquelles on a trouvé une grande diversité d’appuis empiriques, qui jusqu’à maintenant ne souffrent d’aucune contre-démonstration, et qui ont atteint le statut de « paradigmes » scientifiques. Plus concrètement, aucun candidat au doctorat en sciences à sa soutenance de thèse ne pourrait nier une de ces affirmations sans devoir faire face à un débat d’idées au cours duquel il risquerait fort de se faire écraser intellectuellement et couler son diplôme (à moins de mobiliser une contre-démonstration magistrale). Les idées du tableau qui suit font partie des idées maîtresses des scientifiques auxquelles ils croient fortement, tout en gardant tout de même l’esprit ouvert à des contre-démonstrations. Ces idées sont directement et inexorablement incompatibles avec les révélations des religions. Elles les contredisent en leur cœur. Voilà sans doute la principale raison pourquoi les scientifiques les plus érudits, les plus engagés sont presque tous athées. Selon Dawkins, dans son God delusion, on a trouvé aucun récipiendaire vivant du prix Nobel qui croyait à un dieu personnel, aucun qui ne croyait à une révélation religieuse.

Nature de la « révolution » conceptuelle
Nom d’un penseur ayant contribué fortement au concept
Nature du détrônement humain que l’idée constitue
L’univers matériel est éternel.
Héraclite d’Éphèse
Le monde sans début place l’humain dans un créneau temporel minuscule, insignifiant. La plupart des physiciens aujourd’hui, semble-t-il, croient commeHawking qu’il y a eu des big bangs à perte de vue.
Tout est en mouvement.
Héraclite d’Éphèse
La matière a le potentiel de changer et de produire de nouveaux mondes, sans l’intervention d’un humain ou d’un super humain.
Tout objet est composé d’une variété limitée d’atomes (entités insécables).
Démocrite d’Abdère (460-370 av, J.C.)
La vie est réductible au non vivant, la biologie à la chimie, la chimie à la physique, l’homme à ses unités constituantes.
L’univers est infini.
Giordano Bruno 1548-1600)
Le monde matériel est assez grand pour générer notre univers ainsi que beaucoup d’autres.
La terre tourne autour du soleil (héliocentrisme).
Nicolas Copernic (1473 -1543)
La terre, notre planète insignifiante, n’est pas au centre du système solaire (géocentrisme).
Notre terre grouille de formes vivantes invisibles à l’œil nu.
Antoine P. van Leeuwenhoek (1632 –1723)
Louis Pasteur (1822 –1895)
Les micro-organismes sont partout, existaient avant nous, et sont beaucoup plus importants pour l’écologie de la planète que nous (ils ont créé l’oxygène). Le corps humain est non viable sans micro-organismes. La sanitation et les antibiotiques, deux actions humaines d’inspiration scientifique, contre les micro-organismes nocifs ont sauvé des milliards de vies.
Le métabolisme est une combustionoxygénique.
Antoine Lavoisier (1743 –1794)
La chimie est réductible à la physique et la biologie est réductible à la chimie. La vie est un cas des lois de la thermodynamique. La vie n’est pas un mystère, pas un miracle, simplement un cas spécial des lois de la nature.
La gravité est une propriété universelle de tout ce qui existe.
Isaac Newton
1642 –1726)
La loi universelle de la gravité explique en quoi il est inutile d’évoquer des « substances » sans extension, des esprits désincarnés, des forces obscures, des principes abscons de dynamisation des choses.
La chaleur n’étant pas recyclable, le monde est entropique (deuxième loi de la thermodynamique). L’univers chemine vers un gaz uniforme et glauque.
Sadie Carnot (1796 –1832)
La fin du monde est en cours depuis lebig bang. Cette trajectoire est incompatible avec un quelconque « jugement dernier » ou autre mythe donnant à l’humain ou super humain la moindre influence sur le décours de l’univers. Nous ne sommes que locataires du monde, sur un bail à court terme.
La vie sur terre provient d’une seule source et chaque forme a dérivé de la précédente (théorie de l’évolution des espèces).
Charles Darwin (1809 -1882)
L’humain est un bric-à-brac laissé par la sélection naturelle dont l’effet est opérant depuis au moins 600 millions d’années (premières bactéries documentées). L’homme ne descend pas de dieu, mais d’une des branches de l’arbre phylogénétique.
La structure de la matière consiste en éléments très petits et agités qui sont très éloignés les uns des autres, protons, électrons, etc.
John J. Thomson (1856 –1940)
Nos sens nous trompent: les principales composantes de l’univers nous restent complètement inconnues. Nous nous illusionnons sur le monde. Si notre esprit est à l’image de celui de dieu, alors celui-là est extrêmement défaillant.
La terre n’est pas au centre de notre galaxie (voie lactée).
Harlow Shapley (1885 -1972)
Notre système solaire est un minuscule ensemble à la périphérie d’un groupe d’astres impartis de leur propre rotation, et notre galaxie n’en est une que parmi un grand nombre.
Nos motivations sont en grandepartie inconscientes.
Sigmund Freud (1856 –1939)
L’humain est animé par ses pulsions de la même manière que le sont les autres animaux.
L’univers a explosé il y a 13.5 milliards d’années et cette explosion est toujours grandissante (théorie dubig bang).
Edwin Hubble (1889 –1953)
Le monde n’a pas été planifié. Il est le résultat d’un hasard complètement désinvolte. Par ailleurs, tout s’éloigne de tout en toutes directions, indiquant qu’il n’y a aucun « centre » du monde (du moins en ce qui concerne sa partie « visible »).
La terre existe depuis 4.5 milliards d’années, et elle consiste en un amalgame de fragments solaires. Nous sommes précisément des poussières d’étoiles.
Arthur Holmes (1890 –1965)
La planète terre-amalgame ressemble aux autres « amalgames » que l’on observe au téléscope. Elle n’est donc aucunement unique, spéciale, choisie, ou « divine ». D’ailleurs, on a maintenant découvert des centaines de systèmes planétaires comme le nôtre.
L’acide désoxyribonucléique est le code matériel essentiel de la vie.
Francis Crick (1916- 2004) et James Watson
(1928-)
Les vitalismes, entéléchies et autres mysticismes grandioses de la vie sont balayés par la découverte de l’ADN. L’ADN est simplement une matière qui se réplique par des mécanismes chimiques. Il est l’alphabet, le programme de développement de tout organisme. Le virus comporte à peine plus que de l’ADN.
L’altruisme existe chez l’animal primitif et est fortement articulé par la consanguinité, schéma dont le mécanisme est inscrit dans les gènes.
Donald W. Hamilton (1936 –2000)
La moralité ne vient pas de l’homme, ni d’un super humain. Elle consiste en règles de la vie sociale. Sous forme implicite, elle est florissante chez les insectes depuis des centaines de millions d’années. L’humain n’a fait que la rendre explicite.
Les organismes multicellulaires proviennent de l’assimilation de bactéries par d’autres bactéries différentes (nos mitochondries sont des vestiges bactériens).
Lynn Margulis (1938-
Nos cellules proviennent de parasitismes multicellulaires archaïques datant de millions d’années. Nous ne sommes donc pas des « créatures » réalisées d’un seul coup, et nous dépendons complètement des autres formes de vie, même jusque dans chacune de nos cellules.
L’âme, telle que communément comprise, n’est rien d’autre que le cerveau en action. L’esprit est un réseau neuronal en action.
Donald Hebb (1904 –1985)
John Searle (1932-



L’esprit n’est pas un « produit » du cerveau. Il est une « propriété » du cerveau. L’esprit humain est donc mortel et ne peut en aucune façon être immortel.
La conscience, et à fortiori l’âme, telles que communément comprises, n’existent pas.
Susan Blakmore (1951-)
Le « flux » ininterrompu de notre « conscience » est illusoire. Il en va de même pour la « présence » que nous pensons avoir à nous mêmes, et au monde extérieur. Il existe des multitudes de démonstrations à l’effet que nous sommes tous bêtement distraits, incohérents, troués dans notre représentation de quoi que ce soit.
Notre espèce est la seule humaine depuis seulement 12,000 ans.
Michael Morwood
L'« Homme de Florès », ou Homofloresiensis, est une espèce de l'ordredes Primates de la famille desHominidés, disparu depuis 12,000 ans seulement, mesurant environ un mètre et dont le premier squelette fossile a été découvert en septembre 2003, dans une grotte de l'île indonésienne de Florès. Nous, homo sapiens, ne sommes pas la seule espèce humaine : dans le « temps » phylogénétique, le « hobbit » est notre petit frère contemporain.
La vie n’est rien d’autre qu’une combinaison particulière de substances inorganiques
Craig Venter
Venter et son équipe ont créé un organisme vivant et auto-répliquant en insérant, dans une membrane d’une cellule dont le contenu avait été vidé, un génome entièrement synthétique. On s’approche du jour où on pourra fabriquer une cellule vivante avec seulement des composés inorganiques. Il n’y a nul besoin d’invoquer un principe divin pour expliquer l’apparition de la vie. La vie est un cas particulier de la virevolte atomique, pas l’incarnation d’un grandiose projet.

Haendel - Basso Ostinato - Gert van Hoef