Les théories atomistes d’Épicure permettent de nous recentrer sur nos désirs véritables, de ne plus craindre la mort et de mener une vie selon la nature en privilégiant l’amitié.
Si les hommes étaient heureux, la philosophie serait inutile. La vraie philosophie est une médecine qui assure la « santé de l’âme » et procure le « bonheur » (eudaimonia). Elle use d’un médicament, le tetrapharmakos. Le tetrapharmakos usuel est un onguent composé de quatre ingrédients : cire, suif, poix et résine. Celui du philosophe est composé de quatre vérités : sur les dieux, sur la mort et l’au-delà, sur la nature des désirs, sur la douleur.
De là quatre remèdes : le premier nous délivre de la crainte des dieux, le second de la crainte de la mort. L’un et l’autre supposent le système des atomes, qu’il nous faut d’abord exposer.
« Un atome n’est jamais en repos, il est en mouvement éternel dans le vide »
Toute la réalité qui s’offre à nos sens, c’est-à-dire notre monde, est composée d’« atomes » (atoma) – corps invisibles à l’œil nu car extrêmement petits (mais non infiniment petits). Un atome est plein, solide, insécable, ingendré : il est donc éternel. Il a une forme (il peut être rond, concave, convexe, lisse, rugueux, crochu, denté…), une grandeur (dans les solides, les atomes ont plus de voluminosité que dans l’air, par exemple), et il est pesant. Si les atomes, tombant de haut en bas dans le vide, suivaient des lignes parallèles, ils ne se rencontreraient pas et la nature n’aurait rien créé. Mais ils s’écartent spontanément de la verticale par une « inclinaison de côté » (parenklisis), juste assez pour qu’elle ne soit plus verticale : il s’agit d’une quantité finie, d’un minimum – notion, chez Épicure, exclusive de toute idée d’un infiniment petit. Un atome n’est jamais en repos, il est en mouvement éternel dans le vide. Tous les atomes se meuvent à la même vitesse, laquelle est constante. Soit devant nous une pierre ronde. Elle est constituée de vide dans lequel se meuvent des atomes qui s’entrechoquent (la seule relation entre les atomes est le choc, lequel modifie la direction du mouvement, non la vitesse) et se retiennent mutuellement à l’« intérieur » de la pierre ; les atomes qui sont à la surface forment une pellicule qui est rejetée dans l’air par les chocs des atomes profonds (elle est immédiatement remplacée, sans qu’il y ait de manque, car tout corps est plongé dans un bain universel d’atomes). Cette pellicule, émanée de la surface de la pierre en garde la forme et la couleur ; elle arrive à notre œil et c’est ainsi que l’on voit la pierre. De telles émanations, dont la finesse est de l’ordre du minimum, sont dites « simulacres » (simulacra, mot latin, eidôla en grec). Le nombre des espèces d’atomes (ronds, cubiques, lisses, rugueux, etc.) est très grand, non infini ; mais pour chaque espèce, le nombre des atomes est infini.
Venons-en aux dieux. Épicure les place dans les « inter-mondes ». Expliquons d’abord pourquoi il y a plusieurs mondes. Un monde, tel que le nôtre, ne relève pas d’un plan concerté ; il est l’œuvre de la nature (phusis). Dans le temps et l’espace infinis de l’Univers, le hasard des rencontres entre atomes produit de nombreux assemblages non stables, qui voient le jour et se dissocient rapidement, avant que se forme un ensemble stable et structuré – un monde. Sans doute faut-il prodigieusement longtemps pour que l’on ait les éléments d’un monde rassemblés au hasard par la nature de la façon qu’il faut, mais enfin, dans l’infini du temps, cela ne peut manquer d’arriver – et non pas une fois, car cela supposerait l’intervention d’une Providence, mais une infinité de fois : il y a donc une infinité de mondes. Or, des structures plus simples que des mondes ne peuvent manquer de se former par l’effet du hasard : c’est ainsi que se forment des corps semblables à des hommes. Ce sont les dieux. Nous en connaissons l’existence et les caractères (forme humaine, beauté) par leurs simulacres qui nous parviennent d’eux durant le sommeil. Nous savons qu’étant en parfait équilibre avec leur milieu (pas de perte d’atomes qui ne soit aussitôt compensée), ils sont immortels ; étant sans besoins, ils sont « bienheureux ». L’image de « béatitude » (makariotès) que le dieu donne aux hommes est, pour ceux-ci, une invitation au bonheur et à partager ce bonheur. Il ne saurait y avoir de place pour la crainte.
« Le médecin Épicure traite l’illusion, cette maladie de l’âme, par la vérité »
Le second élément du tetrapharmakos consiste en la vérité sur la mort : la mort est « non-vie » (mè dzên) : donc non-sensibilité. Voilà la bonne nouvelle qu’apporte Épicure à celui qui craint la mort : mort, vous ne sentez plus rien, n’êtes plus rien. Curieuse « bonne nouvelle », dira-t-on : on aime sentir, on aime vivre. Mais croire à une âme immortelle est une illusion. Le médecin Épicure traite l’illusion, cette maladie de l’âme, par la vérité : méthode chirurgicale. Car qu’est-ce que l’âme ? Rien d’autre, évidemment, que ce que le corps perd à la mort. Que perd-il ? La chaleur de l’haleine, l’air expiré, le souffle. De là la composition de l’âme : « L’âme, dit Épicure, est un mélange de quatre éléments : l’un a la nature du feu, l’autre de l’air, un autre du souffle et le quatrième est sans nom. Le souffle produit le mouvement, l’air le repos, l’élément chaud la chaleur du corps, et l’élément sans nom (akatonomaston) la sensation en nous : car aucun des éléments ayant un nom n’est capable de sensation[1]. »
L’innommé, composé d’atomes beaucoup plus fins que ceux du corps, ou même que ceux de cette partie du corps qu’est l’âme (dont il est, lui, la plus subtile partie), est le substrat matériel de la conscience, laquelle est la quatrième chose que l’on perd à la mort.
L’âme est coextensive au corps : il y a des points de sensibilité dans tout le corps. C’est seulement dans sa partie centrale, logée dans la poitrine, qu’elle est le siège des émotions (on n’est pas joyeux ou triste dans les pieds), des opérations intellectuelles et volontaires. L’innommé est le principe de tout ce qui est sensibilité, émotion, opération mentale, réflexion, volonté, etc., car tout cela s’accompagne de conscience.
La conscience s’évanouit à la mort, et, mort, on ne sent plus rien. Mais pourquoi, à la différence du dieu, l’être humain en vient-il à mourir ? Dans l’un et l’autre cas, il y a déperdition d’atomes. Mais dans le cas du corps humain qui, au cours de la vie, augmente de volume, et avec la vieillesse et les rides, présente une plus grande surface, les pertes finissent par n’être plus compensées. Les vides augmentent, qui fragilisent le corps. Il devient moins à même de résister aux chocs (une chute et c’est le bris du col du fémur). À la longue, il se déstructure et devient incapable des gestes et des activités de la vie.
Le troisième des remèdes qui composent le tetrapharmakos consiste en la vérité sur les désirs humains et leur division en désirs naturels et désirs « vains », suscités par les fausses valeurs sociales. Ces derniers, d’abord, fondés sur la seule « opinion » (doxa) sont à éliminer complètement (ou presque : il y a un intérêt négatif à n’être pas socialement trop faible, trop pauvre ou trop méprisé), car, nous engageant dans une poursuite sans fin – où ayant plus, on a aussi moins – et sans bonheur : « Ni la richesse la plus grande qui soit, ni l’honneur et la considération dont on jouit auprès du plus grand nombre, ni rien d’autre qui dépende de causes sans limites définies, ne délivrent du malaise de l’âme, ni n’engendrent une joie qui vaille[2]. » Et à quoi bon se fatiguer au travail ? « Par un travail pénible, on entasse un monceau de biens, mais on se crée une vie misérable[3]. »
«Ce dont il faut se garder, c’est des désirs qui se greffent sur les désirs naturels»
Il faut revenir à la nature en nous, aux désirs dont la satisfaction est nécessaire à la vie (la faim, la soif), au bien-être et à l’indolentia du corps (le vêtement, l’abri), au bonheur (le désir de la philosophie et de l’amitié). Satisfaire le désir sexuel et les désirs esthétiques (le désir de voir des choses belles) est naturel, mais n’est pas nécessaire, car la non-satisfaction de ces désirs ne fait pas souffrir. Reste « un appétit qu’il est aisé de dissiper, lorsque la chose désirée est difficile à se procurer [courtisanes trop chères] ou qu’ils paraissent capables de causer un dommage [une perte de temps, par exemple][4]. » Ce dont il faut se garder, c’est des désirs qui se greffent sur les désirs naturels, mais sans en avoir le caractère borné, de sorte qu’ils nous jettent dans une recherche indéfinie : on ne veut pas seulement manger mais « bien manger », avec tous les raffinements de la cuisine, qui pourtant ne font que varier le plaisir sans l’augmenter (car le plaisir qu’on a de manger quand on a faim est le plus grand possible) ; on se laisse tenter par une quantité de boissons diverses alors que l’eau suffit ; on ne se satisfait pas d’un vêtement grossier, d’un abri simple, on veut le beau, le luxueux dans le vêtement, l’habitation ; on ne se contente pas de la femme en général, suffisante pour l’usage sexuel, on aime telle femme et l’on tombe dans la folie de l’amour, incompatible avec la « pureté » (akeraiotès) du plaisir (par tout ce qu’il lui ajoute), incompatible surtout avec l’amitié (les amants font « bande à part »), et donc avec le bonheur.
Pour être heureux, il suffit d’avoir de l’eau, une nourriture simple, un vêtement, un abri (« tout ce qui est naturel est facile à se procurer[5] »), d’être philosophe et de vivre en communauté d’affection avec ses amis.
Le quatrième élément du tetrapharmakos consiste en la vérité sur la douleur : la souffrance dépend de la façon dont la douleur est soufferte. Elle peut être tempérée par la joie que l’on a à se souvenir des moments heureux de la vie. Dans une lettre qu’au moment de mourir il écrit à Idoménée, Épicure dit que c’est ce qu’il éprouve. Il a de terribles douleurs dans le ventre, mais il « fait front » grâce au souvenir de leurs entretiens passés et la joie de son âme demeure.
Que penser de tout cela, soit en métaphysique, soit en éthique (il n’y a pas de morale d’Épicure : la notion de devoir inconditionné n’est pas grecque) ?
« La continuité dans la nature n’est que l’apparence ; le fond des choses est la discontinuité, la discrétion »
L’intuition fondamentale d’Épicure, dans l’analyse du réel, est l’intuition quantique que tout a lieu par grains. La continuité dans la nature n’est que l’apparence ; le fond des choses est la discontinuité, la discrétion. Tout être est corps, et tout corps est l’ensemble d’un nombre déterminé d’atomes. La structure des causes et des effets dans la nature est purement quantique : émission du rayonnement par quanta (par grains), structure quantique de la lumière (grains de lumière) et des émanations. Tout quantum est fini. Il n’y a que des finis. L’Univers, que l’on dit « infini », n’est que la somme indéfinie et intotalisable de quantités finies. Or, le fini ne s’explique pas par lui-même. L’univers n’est pas expliqué. Épicure a eu la révélation et l’évidence que la Nature est la source absolue de toutes choses et – dès lors qu’il a reconnu le caractère créateur du hasard – s’invente elle-même en inventant toutes choses. Il eût dû mettre à l’origine (éternelle) des choses, la Nature, Puissance première, infini actuel, qui se dégrade ensuite en univers.
En éthique domine la figure du « sage » (sophos). L’homme des désirs « vains » (de pouvoir, de richesse, d’honneurs, de gloire, etc.) est l’« insensé » (aphrôn). Le résultat de l’activité des « insensés » est la vie sociale, l’histoire, la politique, la civilisation du toujours plus. Or, le progrès de la civilisation ne fait que multiplier les besoins, les tentations, les plaisirs, sans donner plus de bonheur que l’on en a par une vie simple. La clé du bonheur est l’amitié. L’« insensé » ne peut être un véritable ami : affairé – Épicure le compare au fiévreux –, il n’a pas de temps pour l’amitié. L’amitié est la plus belle création de la sagesse : « De tous les biens que la sagesse procure pour la félicité de la vie tout entière, celui de l’amitié (philia) est de beaucoup le plus grand[6]. » Épicure a tiré la leçon de ce qui est arrivé à Socrate. Socrate était trop seul, et il s’est trop exposé au jugement populaire. Épicure a de nombreux amis, et il vit « caché », ce qui signifie qu’au milieu des « nombreux », il « se retire en soi-même », tâche de ne pas se faire remarquer – en quoi il a parfaitement réussi puisque, dit Sénèque, « il fut inconnu à Athènes et vécut obscur dans un faubourg de la ville[7] ».
[1] Aetius, IV, 3, 11, dans Hermann Karl Usener, Epicurea, n° 315. [NDLR : Aetius est un doxographe – l’ancêtre du reporter – grec du Ier ou du IIe siècle de notre ère. H. K. Usener (1834-1905)
est un philologue allemand, spécialiste de la religion grecque antique, qui a réalisé une édition des textes d’Épicure, intitulée Epicurea (publiée en 1877).]
[2] Sentence 81. [NDLR : reproduite dans les Sentences vaticanes.]
[3] Usener, 480.
[4] Maxime XXVI. [NDLR : reproduite dans les Maximes capitales.]
[5] Lettre à Ménécée, 130.
[6] Maxime XXVII.
[7] Sénèque, Lettres à Lucilius, 79, 15.
Par MARCEL CONCHE
Né en 1922, il est professeur émérite à la Sorbonne et membre de l’Académie d’Athènes. Outre les Lettres et Maximes d’Épicure, il a traduit, aux PUF, le Poème de Parménide, les Fragments d’Anaximandre et les Fragments d’Héraclite. On lui doit une trentaine d’ouvrages, dont des essais classiques sur Lucrèce, Pyrrhon ou Montaigne. Il a développé son propre système, construit autour de l’idée de la Nature comme source spontanée de toutes choses – lire notamment le recueil Présence de la Nature (PUF, 2001) et Métaphysique (PUF, 2012). Dernier ouvrage paru : Présentation de ma philosophie (HDiffusion, 2013).

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