samedi 12 mai 2012

L'Euro



VENDREDI 7 OCTOBRE 2011

Blog de Laurent Pinsolle : Dossier Euro

La zone euro : une maison mal construite, en zone inondable

Le problème avec la zone euro est qu’elle cumule les vices de forme, ce qui permet de penser qu’elle est réformable. En effet, tous ceux qui veulent croire que la monnaie unique pourrait fonctionner peuvent pointer ses innombrables dysfonctionnements.

Le sempiternel problème de l’euro cher

En effet, la monnaie unique souffre déjà d’une mauvaise gestion. La première, évidente depuis près d’une dizaine d’années, est la cherté de l’euro. Parce que la BCE n’a jamais daigné s’intéresser à la valeur de la monnaie unique et qu’elle mène une politique uniquement tournée vers la lutte contre l’inflation, la valeur de l’euro est beaucoup trop élevée. Dans un premier temps, la monnaie unique était tombée jusqu’à 0,82 dollar, expliquant la croissance de la fin des années 1990.

Mais depuis, elle est montée jusqu’à 1,6 dollars, en plein délire monétariste, quand Jean-Claude Trichet et ses sbires avaient monté le taux directeur de la BCE début juillet 2008, luttant contre un fantôme d’inflation, alors que la Federal Reserve avait déjà compris que le temps était plutôt au soutien à la croissance, ce qui l’avait conduit à déjà baisser ses taux de 3 points ! Depuis la crise, l’euro oscille entre 1,2 et 1,45 dollars, un niveau encore largement trop élevé.

Les économistes estiment en général que la parité d’équilibre de la monnaie unique se situe entre 1 et 1,15 euros. Michel Aglietta avait avancé le chiffre de 1,07 dollars, qui se trouve confirmé par une récente étude de The Economist qui avait conclu que l’euro était la seule grande monnaie à être surévaluée, de 36% (à un moment où la monnaie unique cotait un peu plus de 1,4 dollars), alors que le dollar, le yen, la livre sterling et même le wuan étaient à peu près à un niveau équilibré.

Les conséquences de cette surévaluation sont dramatiques pour notre industrie. Louis Gallois, patron d’EADS déclarait ainsi en 2008 que « l’euro à son niveau actuel est en train d’asphyxier une bonne partie de l’industrie européenne en laminant ses marges à l’exportation ». C’est pour cette raison qu’Airbus a décidé de faire fabriquer une partie du fuselage de l’A350 aux Etats-Unis pour se protéger contre la cherté de l’euro, au grand dam des sous-traitants européens.

Parallèlement, alors que nos constructeurs fabriquaient plus de 3 millions de véhicules en France jusqu’en 2005, cette production est tombée sous les 2 millions en 2009, du fait d’une vague sans précédent de délocalisations, en Slovénie, en République Tchèque ou en Roumanie, pour profiter de coûts de production nettement inférieurs. Pire, de plus en plus de composants sont également importés. Pas étonnant que la France ait perdu un million d’emplois industriels depuis 10 ans.

Un monétarisme absurde

Cette surévaluation chronique de l’euro a une raison toute simple : la politique absurdement monétariste menée par la Banque Centrale Européenne, prolongement de la politique délétère menée par Jean-Claude Trichet au début des années 1990. Il faut dire que le seul objectif de la BCE est la lutte contre l’inflation, et pas la croissance ou l’emploi comme aux Etats-Unis. Cette politique conduit à une appréciation de l’euro contre toutes les monnaies qui privilégient également la croissance.

Après le précédent lamentable de 2008, la BCE vient de persister dans l’erreur, en augmentant par deux fois ses taux au printemps 2011, alors que la Federal Reserve et la Banque Centrale d’Angleterre se gardaient bien d’une telle décision alors que les économies sont encore en phase de convalescence après avoir traversé la pire crise économique depuis la Grande Dépression des années 1930. Pire, ces décisions n’ont aucune influence sur le niveau de l’inflation.

Ce que la BCE refuse de voir dans les épisodes inflationnistes de 2008 et 2011, c’est qu’ils viennent d’une envolée conjoncturelle des prix des matières premières (dont certains ont plus que doublé). Bien sûr, cela provoque une hausse de l’inflation, mais celle-ci est forcément temporaire car les prix ne peuvent pas doubler tous les ans et surtout, les autres prix restent relativement stables, l’inflation hors éléments volatiles restant, toujours sous les 2%.

En outre, le niveau du chômage fait qu’il ne risque pas d’y avoir de dérapages des salaires, comme cela a pu avoir lieu dans les années 1970. Bref, le risque de dérapage inflationniste est totalement marginal et il est donc totalement absurde de monter les taux pour contrer une légère hausse de l’inflation qui n’est provoquée que par l’appétit de la Chine pour les matières premières. Ce faisant, nous nous tirons dans le pied, sans contribuer à réduire l’inflation globale…

L’autre absurdité monétaire amenée par l’euro est l’article 123 du traité de Lisbonne (l’ancien article 104 du traité de Maastricht), qui interdit à la BCE de prêter directement aux Etats. Bien sûr, cette règle a été en partie violée cette année pour réduire les tensions spéculatives sur les taux des pays en délicatesse avec les marchés, mais au global, il est tout de même incroyable que l’Europe ait renoncé à toute création monétaire, qui devrait pourtant être du ressort public.

Résultat, la BCE a fini par racheter pour un peu plus de 120 milliards d’obligations d’Etat, mais i ces achats ont été stérilisés pour éviter tout risque inflationniste… De l’autre côté de l’Atlantique, la Fed a pris en pension 1500 milliards de Bons du Trésor. Résultat, malgré un déficit abyssal (comparable à celui de la Grèce), les Etats-Unis empruntent à 2%, comme l’Allemagne. Idem pour la Grande-Bretagne, qui n’hésite pas à recourir elle aussi à la monétisation.

Une zone euro construite en zone inondable

Et ce n’est pas tout. Outre le fait de mal gérer sa monnaie, l’UE gère mal son économie. Les dirigeants des pays européens ont souscrit à une libéralisation anarchique et dogmatique des mouvements de biens, de capitaux et de personnes qui font de l’Europe la zone la plus ouverte du monde. Nos pays sont devenus des zones offertes à tous les produits du monde, quelles que soient les conditions sociales, salariales ou environnementales dans lesquelles ils sont faits.

Le libre-échange dogmatique que nos dirigeants ont accepté a provoqué une désindustrialisation massive et des destructions d’emplois colossales. Comment les travailleurs des pays les plus riches peuvent lutter avec des salariés qui touchent 10 à 30 fois moins, y compris au sein de l’UE (le SMIC Roumain est à peine supérieur à 100 euros). Et le pire est que l’Asie et l’Amérique Latine ont bien compris que le protectionnisme est une condition nécessaire au développement économique.

Mais nous sommes également en zone inondable d’un point de vue financier. La libéralisation des mouvements de capitaux est également une des réformes apportées par la construction européenne, et la directive Delors-Lamy de la fin des années 1980. Aurélien Bernier, du M’PEP, a souligné dans son livre qu’il s’agit sans doute de la prunelle des yeux des technocrates européens, qui ont mis en place dans les traités un verrou redoutable pour la protéger.

Le problème est que cette circulation anarchique des capitaux (contestée par certains pays) a des conséquences délétères. Outre le fait d’amener dans la zone euro les crises financières qui viennent d’ailleurs, elle pousse à un moins-disant fiscal, salarial et social, comme l’illustre bien le taux d’imposition sur les sociétés de l’Irlande, qui attire les multinationales par sa fiscalité avantageuse. Pourquoi ne pas déplacer ses capitaux quand on peut payer moins d’impôts ?

Le problème de cette logique est que cette concurrence est sans fin. Pire, elle complique la possibilité pour les pays de mener une politique indépendante et différente de celles des autres pays européens. Comment mettre en place une taxe Tobin si les capitaux peuvent se déplacer sans contrainte ? C’est l’amère expérience faite par la Suède dans les années 1990. Une taxe sur les transactions financières n’est possible qu’avec un contrôle des mouvements de capitaux.

Dès lors, pas étonnant dans ces conditions que la zone euro ait subi une crise aussi violente que celle qui a traversé les Etats-Unis. Pourtant, en étant à la périphérie, nous aurions du être un peu protégés. Contrairement au mythe ridicule qui voudrait que l’euro nous ait protégé pendant la crise, les politiques européennes ont aggravé notre situation. En effet, si nous avions été protégés, alors la crise aurait été nettement moins forte qu’aux Etats-Unis.

Bref, outre le fait le fait d’être plus offerte qu’ouverte, la zone euro est mal gérée, ce que de nombreux soutiens de la monnaie unique finissent par admettre aujourd’hui. Comme le dit Todd, « avec l’euro fou, l’Europe réussit le tour de force d’utiliser sa propre puissance économique pour se torturer ».




SAMEDI 8 OCTOBRE 2011


Les fondations pourries de la zone euro





Après avoir vu que la zone euro souffre d’une mauvaise politique monétaire et d’une libéralisation délétère qui l’offre à la compétition internationale, la question qui se pose pour sa pérennité est de savoir si cette construction originale repose sur des fondations solides ou pas.

Un débat qui mérite d’avoir lieu

Remettre en cause la monnaie unique relève encore de la profession de foi. Il suffit de voir la réaction de nombreuses personnes, sincères, quand on leur explique que l’on est favorable à la sortie de la monnaie unique. Certaines personnes réagissent comme si vous leur aviez dit que la terre était plate. Il y a un aspect quasi religieux dans l’adhésion d’une grande partie des Français à la monnaie unique européenne. Beaucoup conçoivent à peine qu’on puisse en débattre.

Et pourtant, le débat est nécessaire et plus que légitime. D’ailleurs, cette construction baroque qui consiste à unifier les monnaies d’un grand nombre de pays pourtant très dissemblables est relativement inédite (il y avait déjà eu l’Union Latine au 19ème siècle en Europe). Du coup, on peut argumenter qu’à l’échelle de la planète et de l’histoire économique, c’est la monnaie unique qui est une anomalie, dont les piètres performances et les dysfonctionnements révèlent le côté baroque.

Certains utilisent la faiblesse de certains de ses critiques pour dire qu’il n’est pas sérieux de critiquer la monnaie unique. L’argument d’autorité est habile. Mais il n’est pas recevable. D’innombrables économistes, libéraux comme progressistes critiquent la monnaie unique : Patrick Artus, Christian Saint-EtienneNouriel Roubini, Michel Aglietta, mais aussi les « prix Nobel » d’économie Joseph StiglitzPaul Krugman ou Amartya Sen ont tous souligné les carences de cette construction baroque.

Mieux, beaucoup d’économistes s’opposent à la monnaie unique. Maurice Allais s’était opposé au traité de Maastricht. Aujourd’hui, Alain CottaJean-Jacques RosaGérard Lafay, Hervé Juvin, Florin Aftalion, Jacques SapirJean-Luc GréauEmmanuel ToddMorad et HattabFrédéric Lordon et bien d’autres ont pris position pour le retour aux monnaies nationales. L’appui d’un si grand nombre d’intellectuels, malgré les vents dominants de l’opinion, démontre l’intérêt du débat.

Une Zone Monétaire non Optimale

Comme nous le constatons depuis près de deux ans, le problème fondamental de la zone euro est que ce n’est pas une Zone Monétaire Optimale, comme l’a défini le « prix Nobel » d’économie Robert Mundell. Selon lui, trois critères doivent être vérifiés pour former une telle zone : la mobilité des travailleurs, un budget central et une convergence macro-économique.  Ces conditions doivent permettre à la zone de bien fonctionner notamment en cas de crise économique.

En effet, la mobilité des travailleurs permet aux habitants d’une région particulièrement frappée par le chômage d’aller dans une région relativement épargnée. Le budget central permet à la collectivité d’aider les zones les plus durement frappées par la crise, par la redistribution, ce qui amortit la crise. Enfin, la convergence économique est nécessaire pour éviter que l’unification accentue les différences au lieu de les corriger, comme les travaux de Paul Krugman l’ont montré.

Le problème est que la zone euro n’est absolument pas une Zone Monétaire Optimale, contrairement aux Etats-Unis. La mobilité des travailleurs est négligeable à l’échelle européenne (elle est déjà moins forte à l’échelle nationale qu’au niveau des Etats-Unis). Quand la situation économique est mauvaise en Californie, ses habitants peuvent aller au Texas. A l’inverse, un Grec ou un Espagnol au chômage ne va pas aller en Allemagne ou en Hollande pour aller chercher du travail.

Le budget européen est égal à 1% du PIB contre 20% aux Etats-Unis. Enfin, il n’y a aucune convergence dans une zone aussi diverse, où le salaire minimum va de 200 à 1200 euros par mois et où les entreprises ou les distributeurs conservent une organisation largement nationale. Pire, une étude réalisée par le Centre pour une Intégration Européenne de Bonn a démontré qu’après 70 ans d’unification politique et économique, la Tchécoslovaquie n’était pas devenue une ZMO !

Une monnaie qui accentue les déséquilibres au lieu de les résoudre

Mais ce n’est pas tout. Si encore la monnaie unique permettait de réduire les déséquilibres, il pourrait y avoir l’espoir de faire fonctionner cette construction baroque. Le problème est que, bien au contraire, l’euro accentue les problèmes au lieu de les résoudre. Comme le soutient Jean-Jacques Rosa dans son livre, « la politique monétaire unique freine ainsi les économies en récession et stimule les économies en surchauffe », comme le montrent les dix dernières années.

C’est ainsi que la politique monétaire européenne porte une très lourde part de responsabilités dans les bulles irlandaises et espagnoles. Du fait de l’existence d’une seule monnaie et d’une seule politique monétaire pour des pays trop différents, on a imposé à ces deux pays des taux insuffisamment élevés qui ont provoqué une bulle du crédit, qui était trop bon marché. Pire, ces pays faisaient ce qu’ils pouvaient pour compenser avec des politiques budgétaires très rigoureuses.

C’est ainsi qu’ils avaient la dette la plus faible de la zone euro en 2007 (40% du PIB) et des excédents budgétaires. Mais c’était insuffisant et le différentiel entre les taux d’intérêts et leur croissance a provoqué une bulle financière et immobilière. Pire, elle aurait pu être évitée si ces pays avaient conservé une monnaie nationale, qui leur aurait permis de monter les taux d’intérêts et éviter le gonflement de cette bulle. C’est bien l’euro qui a en partie provoqué la crise de l’Espagne et de l’Irlande.

L’existence d’une monnaie unique pose également un problème de compétition salariale. En effet, quand il y avait des monnaies nationales, un pays pouvait laisser ses salaires augmenter plus vite que ses voisins : il pouvait dévaluer pour ajuster la valeur de sa monnaie à sa compétitivité. Avec l’euro, nous sommes entrés dans une « zone de basse pression salariale » où toute hausse des salaires est une perte de compétitivité salariale par rapport à ses principaux partenaires économiques.

C’est bien ce qu’a compris l’Allemagne quand elle a décidé de rejoindre la monnaie unique, avec des coûts salariaux alors 25% supérieurs à la moyenne de la zone. Le pays dépendant fortement de ses exportations, Berlin a décidé alors de comprimer ses salaires pour retrouver de la compétitivité. Résultat, les salaires ont baissé de 2.5% en 10 ans (avec une baisse atteignant 20% pour les bas salaires). Mais cette politique ne tient que parce que tout le monde ne la suit pas.

En effet, si tout le monde suivait le « modèle allemand », alors la demande s’effondrerait et il n’y aurait plus de croissance. Pire, il s’agit d’un modèle fondamentalement anti progressiste où l’on érige comme bonne pratique le fait de ne pas accorder le moindre gain de pouvoir d’achat aux salariés, quelques soient les gains de productivité. Bref, il s’agit bien plus d’un contre-modèle, rendu possible par la bonne spécialisation industrielle de l’Allemagne que d’un quelconque exemple.

Déséquilibres commerciaux et taille unique

Enfin, la monnaie unique rend impossible tout ajustement des déséquilibres commerciaux. Dans un système normal, un pays en excédent voit sa monnaie s’apprécier, ce qui pénalise ses exportations et favorise les importations, permettant un rééquilibrage des échanges. Inversement, un pays en déficit voit en général sa monnaie se déprécier, ce qui, si cela apporte un peu d’inflation, favorise également les exportations et les productions locales au détriment des importations.

Par ce mécanisme, il est bien évident qu’aujourd’hui, si nous n’avions pas de monnaie unique, le mark et le florin s’apprécieraient alors que la peseta, l’escudo, la lire et la drachme se déprécieraient naturellement. Le franc français, entre les deux groupes, se déprécierait face aux premiers mais s’apprécierait face aux seconds. Cela permettrait un rééquilibrage des balances commerciales, qui n’ont cessé de diverger depuis la mise en place de la monnaie unique.

Car c’est un autre vice de forme de l’euro, l’existence d’une monnaie unique accentue les problèmes au lieu de les régler. L’euro n’est sans doute pas assez cher pour l’Allemagne, retenu qu’il est par les pays en déficit, ce qui pousse encore plus ses excédents. Mais du coup, l’euro est beaucoup trop cher pour les pays du Sud, ce qui accentue leurs déficits. De nombreux économistes estiment que ces derniers ont besoin d’une dévaluation de 20 à 50% selon leur situation.

Soit une assemblée de personnes dont la pointure va du 36 au 45. En fait, une monnaie unique revient à imposer à toutes ces personnes de porter la même chaussure en pointure 40 au prétexte que c’est la taille moyenne de l’assemblée. Le problème est que cela ne va pas à grand monde et que tous les autres vont en souffrir, comme nous le voyons depuis dix ans.

Bref, outre le fait d’être mal gérée, la zone euro ne repose pas sur des fondations solides. Pire, sa construction même lui empêche de bien fonctionner. Paradoxalement, la convergence est beaucoup plus facile avec des monnaies différentes qu’avec une taille unique qui ne convient à personne.

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