mercredi 5 juin 2013

Harpagon tue l'Europe


Les pays qui n’en finissent pas d’ajuster et s’enfoncent de plus en plus dans la crise — l’Italie, l’Espagne, le Portugal — sont paniqués à l’idée de voir les taux d’intérêt s’envoler et de ne pas pouvoir rembourser la dette... L’Italie a décru de 1,8% sur l’année 2012. Elle décroît d’autant sur 2013. Idem pour les Pays-Bas, qui alignent deux années de forte décroissance et viennent de repousser sine die le plan de réduction des dépenses publiques de 4 milliards.

L’Allemagne, elle, continue à engranger des bénéfices sur le dos de ses partenaires en pratiquant la désinflation compétitive et en cassant sa croissance, intérieurement (par les baisses de salaires) et extérieurement (en ruinant ses partenaires commerciaux). Mais elle commence à connaître le mal-être des mal payés: le nombre d’habitants vivant au-dessous du seuil de pauvreté est devenu plus important qu’en France; le chômage est à 5,7%, c’est vrai, mais bon nombre de «travailleurs» bossent à 3 euros de l’heure ou moins (plus de trois millions de travailleurs pauvres).

Et les capitalistes? En 2012, le cours du CAC 40 a gagné 15,6%, ce qui explique pourquoi la crise appauvrit les plus pauvres quand les plus riches s’enrichissent. Dans le rapport 2013 de l’INSEE sur les «revenus et patrimoines des ménages», il apparaît que le revenu médian des plus pauvres (les 20% les plus pauvres) recule de 1,3%, tandis que celui des plus riches (les 20% les plus riches) augmente de 0,9%. Avant la crise, de 2004 à 2008, le revenu des plus riches a bondi de 5% par an. Certes, il a baissé de 4,5% en 2009, mais il a à nouveau rebondi de 5% en 2010.

Explication: les revenus des plus pauvres sont des salaires, les revenus des plus riches sont des revenus du patrimoine. En période de crise, les salaires stagnent, la masse salariale stagne à cause du chômage, mais les revenus du patrimoine continuent d’augmenter. C’est dans l’évolution des revenus du patrimoine qu’il faut voir la volonté des puissants de ne pas sortir de la crise. Puisque pendant la crise les revenus du capital augmentent, pourquoi se priver de crise? En fait, les créanciers, les riches essentiellement, bénéficient de la crise des dettes souveraines et des taux astronomiques demandés aux États et payés par les salariés. Qui a vraiment envie que ça s’arrête? Pour que ça s’arrête, il faudrait mutualiser les dettes. Il faudrait donc que la BCE devienne une banque normale. Il faudrait aussi une politique industrielle (la constitution d’une communauté euro- péenne de l’environnement, de l’énergie et de la recherche par exemple). Autrement dit, il fau- drait sortir d’une économie de rente pour entrer dans une économie de production, et si possible de production de valeurs d’usage.

À l’inverse de l’Europe, les États-Unis n’ont pas cherché le rétablissement à marche forcée des finances publiques, mais cherché à soulager les ménages et les entreprises, le secteur privé.

 Ce qui ne veut pas dire qu’ils soient vraiment dans une politique de valeurs d’usage; mais au moins ils ont cessé de protéger leurs rentiers. En 2012, dans l’Union, la consommation a été inférieure de 226 milliards (euros constants) à ce qu’elle était en 2008. Le revenu a baissé de 1,6% en France, de 20% en Irlande ou en Grèce.

L’Allemagne ne veut pas d’une mutualisation des dettes. Elle ne veut pas que la dette «rouge» (supérieure à 60% du PIB) soit dévalorisée, voire annulée. Elle ne veut pas de véritable lutte contre les paradis fiscaux (elle a signé sans coordination un accord avec la Suisse). Elle ne veut pas de relance au niveau européen. Pourquoi? Parce qu’elle profite de la situation actuelle? Sans doute. Mais il y a pire: peut-être parce qu’elle est devenue un pays de vieux rentiers qui ne voient que le bout de leur magot. Harpagon, tu vas mourir sur ta cassette!

Oncle Bernard

Article paru dans Charlie Hebdo n°1090 du 7 mai 2013 

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