samedi 16 août 2014

Mahomet

Mahomet est né en 570 à La Mecque, en Arabie. A quarante ans Mahomet voit l’ange Gabriel. A partir de cette première rencontre et jusqu’à sa mort, Mahomet recevra régulièrement la visite de l’ange qui lui montrera à chaque fois quelques versets que le Prophète récitera à ses compagnons. L’ensemble des versets « descendus » par l’ange constitue le Coran.

Le prosélytisme actif de Mahomet va être mal reçu par les mecquois qui vont obliger le Prophète et ses compagnons à fuir la Mecque et à se réfugier à Médine. A Médine, Mahomet va constituer une armée et envahir la Mecque.

Il existe aujourd’hui, dans le commerce, de nombreuses biographies de Mahomet, mais certaines de ces biographies déforment de manière outrageuse la vie du Prophète. En effet elles tendent à faire de Mahomet un homme pacifique qui fût acculé à monter une armée pour se défendre contre les arabes mecquois polythéistes. Ce n’est pas ce qui est écrit dans la sira.

« Sira » est le nom que l’on donne aux biographies « canoniques » du Prophète. Elles s’appuient directement sur les témoignages des compagnons du Prophète. Celle qui fait référence, est celle de Ibn Ishaq, né en 55 de l’Hégire, reprise par Ibn Hichâm un siècle plus tard. C’est la plus ancienne et la plus complète des biographies du Prophète, celle sur laquelle toutes les études sur Mahomet s’appuient.

Il existe depuis peu des traductions de la sira d’Ibn Hicham. Les deux que l’on peut trouver dans le commerce sont celle de Wahib Atallah, et celle de ‘Abdurrahmân Badawî.1

C’est sur la sira d’Ibn Ishaq reprise par Ibn Hichâm que nous allons directement nous appuyer.



1 - La Mecque

A l’époque du Prophète, la Mecque est une ville où cohabitent des arabes appartenant à divers cultes. De nombreuses biographies tendent à faire de Mahomet un mystique harcelé avec ses premiers disciples par les arabes mecquois, ce n’est pas exactement ce qui est écrit dans la sira :

« Quant l’Envoyé d’Allah commença d’inviter son peuple publiquement à embrasser l’islam, comme Dieu le lui avait ordonné, son peuple ne le repoussa pas (…) (Ils ne le firent) que quand il mentionna leurs dieux et les dénigra. Lorsqu’il fit cela, ils se sont opposés à lui, et furent unanimes à le contredire et à devenir ses ennemis. »2

Autrement dit ce n’est pas le prosélytisme du Prophète qui gêne les mecquois mais ses critiques vis-à-vis de leurs dieux.

Mahomet est sous la protection de son oncle Abû Tâlib qui est un important notable mecquois. Suite aux insultes de Mahomet vis-à-vis des autres cultes, les notables mecquois vont voir l’oncle du Prophète pour tenter de régler le problème et faire en sorte que Mahomet arrête d’insulter leurs dieux :

« Abû Tâlib, ton neveu a insulté nos divinités, condamné notre religion et accusé d’erreur nos ancêtre. Qu’il cesse cette provocation ou bien laisse-nous régler nos comptes avec lui. »3

Son oncle renvoie amicalement les notables. Les visites de l’ange Gabriel à Mahomet se poursuivent. Fidèle aux versets successifs descendus par l’ange, le Prophète continue son prosélytisme actif mais aussi à dénigrer les autres cultes. Ne pouvant atteindre directement Mahomet les notables mecquois s’unissent pour empêcher la propagation de l’islam. Ils tentent de dissuader, par la force si nécessaire, quiconque de se convertir à l’islam. Cette répression engendre plusieurs morts.

A plusieurs reprises les notables tentent des compromis avec Mahomet, mais ce dernier se montre inflexible. La dernière tentative de réconciliation se situe avant la mort de l’oncle du Prophète :

« Tu connais aussi la difficulté de notre relation avec ton neveu (Mahomet). Nous sommes disposés avec ton aide, à conclure avec lui un compromis : qu’il nous laisse tranquilles dans notre religion et nous ne lui chercherons plus querelle dans la sienne. Abû Tâlib fit venir Muhammad. »4

Mahomet refuse encore toute forme de compromis. Il dit aux notables qu’il arrêtera de leur chercher querelle qu’à partir du moment où ils se seront convertis à l’islam. A la Mecque Mahomet ne fait pas usage des armes contre les mecquois qui mettent à mort plusieurs musulmans. Néanmoins, suite à ce que nous venons de voir on comprend que Mahomet n’est pas une simple victime de la répression des méchants mecquois mais qu’il a une part de responsabilité dans l’hostilité des mecquois à son égare.

Le Prophète fait une alliance avec les habitants d’une autre ville, Médine. Lorsque les mecquois apprennent cette alliance ils ont peur que le Prophète monte une armée avec les médinois pour les combattre, ils intensifient alors leur répression, imposant aux mecquois musulmans de partir à Médine :

« Lorsque les Quraych (les mecquois) virent que Muhammad avait des partisans et des alliés en dehors de la Mecque, ils se méfièrent de lui, craignant qu’il n’allât à Médine et que, de cette ville, ne leur fît la guerre. »5

L’histoire donnera raison aux mecquois puisque c’est précisément ce que le Prophète s’apprête à faire.


2 - Médine

La déformation la plus importante que font certaines biographies ne concerne pas la Mecque mais Médine. A partir de Médine, le Prophète devient un véritable stratège politique et militaire, n’hésitant pas à faire des otages, commanditer des meurtres, faire exécuter ses opposants.

Beaucoup de biographies essayent d’occulter Médine. Elles mettent l’accent sur la phase mecquoise de la vie de Mahomet, elles soulignent le caractère mystique du Prophète qui rencontre l’ange Gabriel, et les musulmans opprimés par la vindicte mecquoise.

Or dans la sira et dans toute la Tradition musulmane on retrouve exactement l’inverse : la partie médinoise est beaucoup plus développée que la partie mecquoise, car les débuts de l’islam à la Mecque ont toujours été perçus comme une période obscure où les musulmans étaient faibles et la période de Médine au contraire comme la période de gloire d’un islam triomphant qui écrase ses ennemis. D’ailleurs l’an 1 pour les musulmans, ce n’est pas la naissance de Mahomet, ce n’est pas le début des révélations, c’est l’arrivée à Médine et le début du Djihad. Pour ne citer qu’un exemple, dans la traduction par ‘Abdurrahmân Badawi de l’intégralité de la sira d’Ibn Ishaq, la période mecquoise occupe 262 pages et celle médinoise fait un volume de 834 pages.

Nous allons donc reprendre ici la phase médinoise, si souvent occultée par les biographies commercialisées et pourtant centrale dans la Tradition musulmane.

Mais plutôt que de résumer ce qui c’est passé à Médine de manière linéaire, ce qui gommerait inévitablement la force du texte, nous allons illustrer la phase médinoise en reprenant un extrait représentatif de ce qu’a été Médine, en collant le plus possible à la sira. L’extrait en question pourrait s’intituler la bataille de Badr et ses conséquences. La bataille de Badr est la première bataille importante engagée par les musulmans contre les mecquois.

2.1 – La bataille de Badr

Préparatifs de la bataille de Badr - Rashid al-Din, Perce, 1314.
A son arrivée à Médine, la sira précise :

« L’Envoyé d’Allâh se prépara pour faire la guerre, afin d’exécuter l’ordre que Dieu lui intima de faire le jihâd contre l’ennemi, et de combattre les plus proches des polythéistes, c’est-à-dire les polythéistes arabes. »6

Mahomet apprend qu’une importante caravane mecquoise s’apprête à rejoindre La Mecque. Le Prophète mobilise alors ses hommes afin de ne pas manquer une pareille occasion. De leur côté, les mecquois apprennent l’intention de Mahomet d’attaquer leur caravane, ils se préparent à leur tour à rejoindre la caravane pour la protéger. Voici comment la sira raconte le début de la confrontation :

« L’Envoyé d’Allâh (…) les poussa au combat, en disant : Je jure par Celui qui tient dans sa main l’âme de Muhammad que celui qui combat l’ennemi aujourd’hui et qui sera tué en combattant avec patience et courage, en avançant et en ne jamais reculant, Dieu le fera entrer dans le Paradis.

Alors ‘Umayr (…) dit : C’est magnifique ! Mais entre moi et le fait d’entrer au Paradis, n’y a-t-il que le fait que ces gens-là me tuent ? ! Puis il a (…) pris son épée, combattit l’ennemi jusqu’à ce qu’il fut tué. »7

La sira poursuit en donnant d’autres exemples de musulmans ayant bondi au cœur de la bataille espérant par là obtenir le paradis.

Suite à un tel zèle les musulmans remportent la victoire. Ils se partagent alors le butin, et font des prisonniers.

Mahomet et les musulmans mecquois émigrés à Médine connaissent les prisonniers. Certains prisonniers sont libérés par le Prophète qui estime qu’ils ont été forcés par les mecquois à ce battre contre lui. D’autres prisonniers sont pris en otage pour obtenir une rançon. D’autres enfin sont tués sur place pour les préjudices qu’ils avaient fait subir aux musulmans lorsqu’ils étaient encore à la Mecque. Par exemple le Prophète fait mettre à mort Uqbah, un intellectuel mecquois qui s’était moqué de lui et de ses révélations :

« Quand l’Envoyé d’Allâh donna l’ordre de tuer ‘Uqbah, celui-ci dit : Et qui s’occupera de mes enfants, ô Muhammad ? L’Envoyé d’Allâh répondit : l’Enfer ! »8

2.2 – Le meurtre de Ka’b

La nouvelle se répand alors à Médine :

« Après la bataille de Badr, les habitants de Médine apprirent le nom des Quraychites (des mecquois) qui avaient péri. Ému par cette hécatombe, le poète juif Ka’b (…) clama son indignation : “ Ce n’est pas juste ! Est-il vrai que Muhammad ait tué tous ces hommes ! ” »9

En plus d’être poète, Ka’b est l’un des chefs de la tribu juive médinoise Banû Quraydha. Suite à ce qu’il vient d’apprendre il part pour La Mecque et récite des poèmes en souvenir de ces mecquois tués. Certaines sources, autre que la sira d’Hicham, disent que Ka’b aurait attisé la haine des mecquois envers Mahomet. De retour à Médine il décide de se servir de sa plume contre les musulmans :

« Il composa des poèmes érotiques qui visaient des femmes musulmanes, de manière à leur faire du tort : alors (…) l’Envoyé d’Allah dit : Qui me débarrassera d’Ibn Al-‘Ashraf (de Ka’b) ? »10

Ibn Maslamh demande au Prophète la permission de se charger de cette tâche. Il la lui donne. Mais Ibn Maslamh réalise très vite que pour tuer Ka’b il faut monter un stratagème qui l’oblige à mentir. Or mentir c’est être dans l’illicite, c’est commettre un péché. Ainsi, il se retrouve coincé, entre cet engagement qu’il a pris vis-à-vis Mahomet, et cette impossibilité de le tenir sans se compromettre vis-à-vis de la loi de Dieu. Ibn Maslamh reste alors prostré sans manger ni boire pendant trois jours. Mahomet intervient alors pour dénouer son cas de conscience :

« Ibn Maslamh partit, il resta trois jours sans manger ni boire que peu. On en informa l’Envoyé d’Allâh qui lui dit : Mais pourquoi ne manges-tu et ne bois-tu plus ? Ibn Maslamh répondit : Ô Envoyé d’Allâh ! Je t’ai fait une promesse que je ne sais pas si je peux tenir ou non. (…) Ô Envoyé d’Allâh ! Nous serons obligés de dire des paroles trompeuses. L’Envoyé d’Allâh répondit : Dites ce que vous voulez : cela vous est permis. »11

Ainsi comme en témoigne Mahomet, lorsqu’il s’agit de combattre dans les sentiers de Dieu, il est permis de transgresser la Loi. Mentir à un ennemi de Dieu, ce n’est pas mentir.

Ibn Maslamh utilise le frère adoptif de Ka’b pour mettre ce dernier en confiance et l’attirer dans une embuscade. Voici comment la sira conclut :

« Brusquement Silkân saisit les mèches de Ka’b et dit à ses compagnons : “ Frappez maintenant cet ennemi de Dieu ! ” Leurs sabres s’abattirent tous ensemble sur la tête de Ka’b, mais les sabres se heurtèrent sans atteindre leur but. Ibn Maslamh poursuivait : (…)“ Voyant que nos sabres ne servaient pas à grand-chose, je me souvins que j’avais à la taille un poignard effilé. Je lui plongeais dans le ventre et l’y enfonçais de tout mon poids : le stylet ressortit de son bas-ventre et l’ennemi de Dieu s’écroula. ”(…)

Le lendemain, en apprenant la mort de Ka’b, les juifs furent pris de peur et chacun se mit à craindre pour sa vie.

Le Prophète recommanda à ses compagnons : “ Tout juif qui vous tombe sous la main, tuez-le. ” Ainsi, lorsque le Prophète l’emporta sur les juifs de Banû Quraydha, il prit quatre cent prisonniers et donna l’ordre de leur trancher la gorge. »12

Nous achevons ici notre extrait de la sira. Il illustre ce qu’a été Médine. D’autres batailles suivront, d’autres meurtres, d’autres exécutions.


3 - La sainteté et l’usage de la force

Il y a dans l’inconscient occidental une opposition entre la sainteté et l’usage de la force. La sainteté, l’esprit spirituellement éveillé, se situant du côté de la paix, du pardon, de la compassion, du respect de l’autre, et l’usage de la force du côté des instincts, de la bestialité. Cette séparation est sans aucun doute issue de l’influence du christianisme, le Christ incarnant ce refus de l’usage de la force, mais aussi plus récemment du bouddhisme et des figures qui ont pu marquer ces cinquante dernières années comme mère Térésa, le Dalaï-Lama, Martin Luther King ou Gandhi, tous apôtres de cette non-violence.

D’un point de vue occidental on pourrait se dire qu’ Ibn Ishaq (l'auteur de la sira) en tant que musulman, n’a pas été bien inspiré de s’étendre de la sorte sur cet aspect de la vie du Prophète. Ce n’est pas « très vendeur ». En disant cela on plaque nos critères, nos références comme devant être celles des autres. Si Ibn Ishaq a tant détaillé le développement de l’islam dans sa phase médinoise, c’est parce qu’il y voit le véritable commencement de l’histoire. Il est le témoin privilégié de l’œuvre de Dieu qui s’étend sur la terre. Il n’a pas à juger, juste à contempler, et retranscrire les faits avec exactitude pour les générations futures. L’esprit occidental, sensible à l’aspect « humain » des événements, voit dans chaque bataille, des morts et des blessés, dans chaque meurtre, la dignité humaine bafouée. Ibn Ishaq voit quant à lui, dans chaque victoire des musulmans, dans cette avancée inexorable de l’islam, dans cette capacité qu’a le Prophète d’écraser ceux qui lui font obstacle, un signe tangible de la présence d’Allah dans ce qu’entreprend l’Oumma (la communauté musulmane). Si Allah n’était pas présent aux côtés de l’Oumma, cette dernière n’aurait jamais progressé de la sorte, la victoire de l’islam n’est autre que la victoire de Dieu. Ainsi, il n’y a pas, pour lui, d’antagonisme entre la sainteté et l’usage de la force, puisque cette force n’est que la manifestation de la puissance de Dieu.


1 ATALLAH Wahib, Mahomet, Paris, éditions Fayard, 2004.
BADAWI ‘Abdurrahmân, Muhammad, Beyrouth, éditions Al-Bouraq, 2001, 2 tomes.
Les deux traducteurs ont choisi des options différentes. ‘Abdurrahmân Badawî a réalisé une traduction littérale et intégrale du texte d’ Ibn Ishaq. Elle est constituée de deux tomes. Elle permet d’avoir la totalité du texte d’origine, mais sa lecture n’est pas très aisée et le français parfois un peu chaotique. Wahib Atallah a pris une autre option. Il a retiré certains passages pour alléger le texte, sans que cela n’altère le sens de la biographie originale. Par exemple avant chaque paragraphe, on retrouve dans la sira la liste des personnes qui se sont transmises l’événement relaté, allant du témoin oculaire jusqu’à Ibn Ishaq. ‘Abdurrahmân Badawî reprend systématiquement les noms de ces transmetteurs alors que Wahib Atallah les supprime.
2 BADAWI ‘Abdurrahmân, tome 1, p. 199.
3 ATALLAH Wahib, p. 89.
4 Ibid, pp. 149-150.
5 Ibid, p. 171.
6 BADAWI ‘Abdurrahmân, tome 1, p. 496.
7 Ibid, pp. 529-530.
8 Ibid, pp. 544-545.
9 ATALLAH Wahib, p. 229.
10 BADAWI ‘Abdurrahmân, tome 1, pp. 18-21.
11 Ibid, pp. 18-21.
12 ATALLAH Wahib, pp. 232-233.

T.P. - lesReligions.fr - novembre 2010

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