« Croissance », le mot le plus détestable… Croissance vers où ? le ciel ? la sagesse? l’horreur? Ce mot devrait être banni du vocabulaire. Croissance ne veut rien dire. Quand
je suis dans un embouteillage, je fais de la croissance (je consomme de l’essence, donc je croîs, car PIB égale consommation plus investissement; et je consomme non seulement de l’essence, mais aussi de la Sécu, puisque je me ruine les nerfs). Quel mot substituer à croissance? Activité. Les hommes agissent, bougent, inventent, transforment. Cette activité est-elle bénéfique ou non pour l’espèce, voilà la question.
Jusqu’à aujourd’hui, elle n’a jamais été bénéfique. Les hommes ont toujours détruit pour favoriser leur expansion. Ils ont liquidé la mégafaune de la Terre dès 130 000 avant Jésus-Christ. Puis ils ont inventé le langage, ce qui leur a permis d’être encore plus productifs.Puis, ayant dévasté la Terre et commençant à connaître la rareté, ils se sont sédentarisés. Ils ont pratiqué l’élevage, l’agriculture, la sélection des animaux et des plantes. La rareté les a conduits à inventer la propriété et la productivité. Contrairement à ce que l’on croit, les peuples encore nomades et parasites (les Indiens d’Amérique par exemple) furent de sacrés prédateurs. Ne parlons pas des Romains, qui détruisirent la magnifique faune d’Afrique pour leurs jeux débiles.
Ayant découvert la rareté, les hommes ont découvert l’économie politique, « science » de la rareté, Jean-Baptiste Say (l’idiot qui disait que les ressources naturelles étaient inépuisables), puis Luc Ferry. De -10000 à nos jours, l’histoire a suivi son petit train-train d’accumulation et de prolifération de l’espèce humaine, avec tout de même une accélération il y a deux cent cinquante ans, quand les Anglais inventèrent la révolution industrielle.
Mais il n’y a pas vraiment de changement de nature de la prédation humaine. Le carnage existait avant le capitalisme. En particulier, l’histoire des peuples purement parasites qui « respectent la nature » paraît une fable. Aucune collectivité humaine n’a respecté la nature. Toute tribu, même la plus inculte, même la plus petite, a cherché à proliférer au détriment de ce qui l’entourait. Le conte de Philippe Descola (1)à propos de la tribu d’Amazonie qui se repent d’avoir tué trop de singes laineux (et ainsi d’avoir favorisé l’apparition de serpents) ne veut pas dire que ces braves Indiens d’Amazonie respectaient la nature, donc les bêtes, et moins encore les hommes, qu’ils torturaient, pelaient, équeutaient et bouffaient. Seulement, leur technique était insuffisante pour occasionner beaucoup de dégâts.Nous sommes bien plus funestes avec nos filets maillants qui raclent le fond des mers, ou avec nos bombes qui rasent Gaza, bien plus « efficaces ».
Il est probable que l’invention du langage fut le tournant décisif qui permit aux Homo sapiens de liquider la nature autour d’eux (« Tu as vu qu’il y avait un gros buffle derrière l’arbre? Je te l’envoie. »). Donc, quelle invention, quelle magnifique mutation, permettrait aujourd’hui de renverser les choses et de permettre à l’homme de respecter la nature (et de survivre, tout simplement) ?
François Maris dans Charlie Hebdo - Septembre 2014
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