Lettre à Ménécée
(extrait court)
[...]
Il
faut donc étudier les moyens d’acquérir le bonheur, puisque quand il est là
nous avons tout, et quand il n’est pas là, nous faisons tout pour l’acquérir.
[...]
Habitue-toi
à penser que la mort n’est rien pour nous, puisque le bien et le mal n’existent
que dans la sensation, et que la mort est l'éradication de nos sensations.
[...] Celui qui déclare craindre la mort non pas parce qu’une fois venue elle
est redoutable, mais parce qu’il est redoutable de l’attendre est donc un sot.
[...] Ainsi donc, la mort n’est rien pour nous, puisque tant que nous vivons,
la mort n’existe pas. Et lorsque la mort est là, alors, nous ne sommes plus !
[...]
Parmi
les désirs nécessaires, certains sont nécessaires au bonheur, d'autres à la
tranquillité durable du corps, d'autres à la vie même. Or, une réflexion
irréprochable à ce propos sait rapporter tout choix et tout rejet à la santé du
corps et à la sérénité de l'âme, puisque tel est le but de la vie bienheureuse
et que toutes nos actions ont pour but d’éviter à la fois la souffrance et
l'angoisse. [...]
Le
plaisir est le principe et le but de la vie bienheureuse. C'est lui que nous
avons reconnu le premier des biens naturels, c’est lui qui nous fait accepter
ou fuir les choses, c’est à lui que nous aboutissons, en prenant la sensibilité
comme critère du bien.
Or,
puisque le plaisir est le premier des biens naturels, il s’ensuit que nous
n’acceptons pas le premier plaisir venu, mais qu’en certains cas, nous
méprisons de nombreux plaisirs, quand ils ont pour conséquence une peine plus
grande. D’un autre côté, il y a de nombreuses souffrances que nous estimons
préférables aux plaisirs, quand elles entraînent pour nous un plus grand
plaisir. Tout plaisir, dans la mesure où il s’accorde avec notre nature, est
donc un bien, mais tout plaisir n’est pas cependant nécessairement souhaitable.
De même, toute douleur est un mal, mais pourtant toute douleur n’est pas
nécessairement à fuir. Il reste que c’est par une sage considération de l’avantage
et du désagrément qu’il procure, que chaque plaisir doit être apprécié. En
effet, en certains cas, nous traitons le bien comme un mal, et en d’autres, le
mal comme un bien.
Ainsi,
nous considérons l'autosuffisance comme un grand bien : non pour satisfaire à
une obsession gratuite de frugalité, mais pour que le minimum, au cas où la
profusion ferait défaut, nous satisfasse. [...] Du pain et de l’eau procurent
le plaisir le plus vif, quand on les mange après une longue privation.
L’habitude d’une vie simple et modeste est donc une bonne façon de soigner sa
santé, et rend l’homme par surcroît courageux pour supporter les tâches qu’il
doit nécessairement remplir dans la vie. Elle lui permet encore de mieux
apprécier, à l'occasion, les repas luxueux et, face au sort, l'immunise contre
l'inquiétude.
Quand
nous parlons du plaisir comme d'un but essentiel, nous ne parlons pas des
plaisirs des débauchés, ni des jouissances sensuelles, comme le prétendent
quelques ignorants qui nous combattent et défigurent notre pensée. Nous parlons
de l’absence de souffrance physique et de l’absence de trouble moral. Car ce ne
sont ni les beuveries et les banquets continuels, ni la jouissance que l’on
tire de la fréquentation des jeunes garçons et des femmes, ni la joie que donnent
les poissons et les viandes dont on charge les tables somptueuses, qui
procurent une vie heureuse, mais des habitudes raisonnables et sobres, une
raison cherchant sans cesse des causes légitimes de choix ou d’aversion, et
rejetant les opinions susceptibles d’apporter à l’âme le plus grand trouble.
[...]
On
ne saurait vivre agréablement sans prudence, sans honnêteté et sans justice, ni
avec ces trois vertus vivre sans plaisir. Les vertus en effet participent de la
même nature que vivre avec plaisir, et vivre avec plaisir en est indissociable.
[...]
Epicure
Lettre à Ménécée (intégrale)
Epicure
à Ménécée, bonjour
PHILOSOPHER POUR ETRE HEUREUX
Quand
on est jeune, il ne faut pas hésiter à philosopher, et quand on est vieux, il
ne faut pas se lasser de philosopher. Il n’est jamais ni trop tôt, ni trop tard
pour prendre soin de son âme. Celui qui dit qu’il n’est pas encore ou qu’il
n’est plus temps de philosopher, ressemble à celui qui dit qu’il n’est pas
encore ou qu’il n’est plus temps d’atteindre le bonheur. On doit donc philosopher quand on est jeune
et quand on est vieux, dans le second cas pour rajeunir au contact du bien, par
le souvenir des jours passés, et dans le premier cas, afin d’être, quoique
jeune, aussi ferme qu’un vieillard devant l’avenir.
Il
faut donc étudier les moyens d’acquérir le bonheur, puisque quand il est là
nous avons tout, et quand il n’est pas là, nous faisons tout pour l’acquérir.
Observe
donc et applique les principes que je t’ai continuellement donnés, en te
convaincant que ce sont les éléments nécessaires pour bien vivre.
DIEU
Pense
d’abord que le dieu est un être immortel et bienheureux, comme l’indique la
notion commune de divinité, et ne lui attribue jamais aucun caractère opposé à
son immortalité et à sa béatitude. Crois au contraire à tout ce qui peut lui
conserver cette béatitude et cette immortalité. Les dieux existent, nous en
avons une connaissance évidente. Mais leur nature n’est pas ce qu’un vain
peuple pense. Celui qui nie les dieux de la foule n’est pas impie. L’impie est
celui qui attribue aux dieux les caractères que leur prête la foule. Car ces
opinions ne sont pas des intuitions, mais des imaginations mensongères. De là
viennent pour les méchants les plus grands maux, et pour les bons, les plus
grands biens. La foule, habituée à la notion particulière qu’elle a de la
vertu, n’accepte que les dieux conformes à cette vertu, et croit faux tout ce
qui en est différent.
LA MORT
Habitue-toi
en second lieu à penser que la mort n’est rien pour nous, puisque le bien et le
mal n’existent que dans la sensation, et que la mort est l'éradication de nos
sensations. D’où il suit qu’une connaissance exacte de ce fait (la mort n’est
rien pour nous) permet de jouir de cette vie mortelle, en nous évitant d’y
ajouter une idée de durée éternelle et en nous enlevant le regret de
l’immortalité.
Car
il n’y a rien de redoutable dans la vie pour qui a compris qu’il n’y a rien de
redoutable dans le fait de ne plus vivre. Celui qui déclare craindre la mort
non pas parce qu’une fois venue elle est redoutable, mais parce qu’il est
redoutable de l’attendre est donc un sot.
C’est
sottise de s’affliger parce qu’on attend la mort, puisque c’est quelque chose
qui, une fois venu, ne fait pas de mal. Ainsi donc, le plus effroyable de tous
les maux, la mort, n’est rien pour nous, puisque tant que nous vivons, la mort
n’existe pas. Et lorsque la mort est là, alors, nous ne sommes plus. La mort
n’existe donc ni pour les vivants, ni pour les morts puisque pour les uns elle
n’est pas, et que les autres ne sont plus !
Mais
la foule, tantôt craint la mort comme le pire des maux, tantôt la désire comme
le terme des maux de la vie. Le sage ne craint pas la mort, la vie ne lui est
pas un fardeau, et il ne croit pas que ce soit un mal de ne plus exister. De
même que ce n’est pas l’abondance des mets, mais leur qualité qui nous plaît,
de même, ce n’est pas la longueur de la vie, mais son charme qui nous plaît.
Quant à ceux qui conseillent au jeune homme de bien vivre, et au vieillard de
bien mourir, ce sont des naïfs, non seulement parce que la vie a du charme,
même pour le vieillard, mais parce que le souci de bien vivre et le souci de
bien mourir ne font qu’un.
LE SUICIDE
Bien
plus naïf est encore celui qui prétend que ne pas naître est un bien et que la
vie est un mal. Par exemple, celui qui dit : "Et quand on est né, franchir
au plus tôt les portes de l’Hadès." Car si l’on dit cela avec conviction,
pourquoi ne pas se suicider ? C’est une solution toujours facile à prendre, si
on la désire si violemment. Et si l’on dit cela par plaisanterie, on se montre
frivole sur une question qui ne l’est pas. Il faut donc se rappeler que
l’avenir n’est ni à nous, ni tout à fait étranger à nous, en sorte que nous ne
devons, ni l’attendre comme s’il devait arriver, ni désespérer comme s’il ne
devait en aucune façon se produire.
DESIRS ET BONHEUR
Il
faut en troisième lieu comprendre que parmi les désirs, les uns sont naturels
et les autres vains, et que parmi les désirs naturels, les uns sont
nécessaires, et les autres seulement naturels. Enfin, parmi les désirs
nécessaires, certains sont nécessaires au bonheur, d'autres à la tranquillité
durable du corps, d'autres à la vie même. Or, une réflexion irréprochable à ce
propos sait rapporter tout choix et tout rejet à la santé du corps et à la
sérénité de l'âme, puisque tel est le but de la vie bienheureuse et que toutes
nos actions ont pour but d’éviter à la fois la souffrance et l'angoisse.
Quand
une fois nous y sommes parvenus, tous les orages de l’âme se dispersent, l’être
vivant n’ayant plus alors à marcher vers quelque chose qu’il n’a pas, ni à
rechercher autre chose qui puisse parfaire le bonheur de l’âme et du corps. Car
nous recherchons le plaisir, seulement quand son absence nous cause une
souffrance. Quand nous ne souffrons pas, nous n’avons plus que faire du
plaisir.
Et
c’est pourquoi nous disons que le plaisir est le principe et le but de la vie
bienheureuse.
C'est
lui que nous avons reconnu le premier des biens naturels, c’est lui qui nous
fait accepter ou fuir les choses, c’est à lui que nous aboutissons, en prenant
la sensibilité comme critère du bien.
Or,
puisque le plaisir est le premier des biens naturels, il s’ensuit que nous
n’acceptons pas le premier plaisir venu, mais qu’en certains cas, nous méprisons
de nombreux plaisirs, quand ils ont pour conséquence une peine plus grande.
D’un autre côté, il y a de nombreuses souffrances que nous estimons préférables
aux plaisirs, quand elles entraînent pour nous un plus grand plaisir. Tout
plaisir, dans la mesure où il s’accorde avec notre nature, est donc un bien,
mais tout plaisir n’est pas cependant nécessairement souhaitable. De même,
toute douleur est un mal, mais pourtant toute douleur n’est pas nécessairement
à fuir.
Il
reste que c’est par une sage considération de l’avantage et du désagrément
qu’il procure, que chaque plaisir doit être apprécié. En effet, en certains
cas, nous traitons le bien comme un mal, et en d’autres, le mal comme un bien.
Ainsi,
nous considérons l'autosuffisance comme un grand bien : non pour satisfaire à
une obsession gratuite de frugalité, mais pour que le minimum, au cas où la
profusion ferait défaut, nous satisfasse.
Car
nous sommes intimement convaincus qu'on trouve d'autant plus d'agréments à
l'abondance qu'on y est moins attaché, et que tout ce qui est naturel s’obtient
aisément, tandis que ce qui ne l’est pas s’obtient malaisément. Les mets les
plus simples apportent autant de plaisir que la table la plus richement servie,
quand est absente la souffrance que cause le besoin, et du pain et de l’eau
procurent le plaisir le plus vif, quand on les mange après une longue
privation. L’habitude d’une vie simple et modeste est donc une bonne façon de
soigner sa santé, et rend l’homme par surcroît courageux pour supporter les tâches
qu’il doit nécessairement remplir dans la vie. Elle lui permet encore de mieux
apprécier, à l'occasion, les repas luxueux et, face au sort, l'immunise contre
l'inquiétude.
DEBAUCHE
Quand
nous parlons du plaisir comme d'un but essentiel, nous ne parlons pas des
plaisirs des débauchés, ni des jouissances sensuelles, comme le prétendent
quelques ignorants qui nous combattent et défigurent notre pensée. Nous parlons
de l’absence de souffrance physique et de l’absence de trouble moral. Car ce ne
sont ni les beuveries et les banquets continuels, ni la jouissance que l’on
tire de la fréquentation des jeunes garçons et des femmes, ni la joie que
donnent les poissons et les viandes dont on charge les tables somptueuses, qui
procurent une vie heureuse, mais des habitudes raisonnables et sobres, une
raison cherchant sans cesse des causes légitimes de choix ou d’aversion, et
rejetant les opinions susceptibles d’apporter à l’âme le plus grand trouble.
LA PRUDENCE
Au
principe de tout cela, comme plus grand bien : la prudence. Or donc, la
prudence, d'où sont issues toutes les autres vertus, se révèle en définitive
plus précieuse que la philosophie : elle nous enseigne qu'on ne saurait vivre
agréablement sans prudence, sans honnêteté et sans justice, ni avec ces trois vertus
vivre sans plaisir. Les vertus, en effet, naissent d’une vie heureuse, laquelle
à son tour est inséparable des vertus.
Est-ce
qu'il y a quelqu’un que tu puisses mettre au-dessus du sage ? Le sage a sur les
dieux des opinions pieuses. Il ne craint la mort à aucun moment, il estime
qu’elle est la fin normale de la nature, que le "summum" des biens
est facile à atteindre et à posséder. Il sait que les maux ont une durée et une
gravité limitées. Il sait ce qu’il faut penser de la fatalité, dont on fait une
maîtresse despotique. Il sait que les événements viennent les uns du hasard,
les autres de nous, car la fatalité n'a de compte à rendre à personne et le
hasard est inconstant ; mais que ce qui vient par notre initiative n’est soumis
à aucune tyrannie, et est sujet au blâme et à l’éloge. Il vaudrait mieux en
effet suivre les récits mythologiques sur les dieux que devenir esclaves de la
fatalité des physiciens naturalistes. La mythologie laisse l’espérance qu’en
honorant les dieux on se les conciliera, mais la fatalité est inexorable. Le
sage ne croit pas, comme la foule, que le hasard soit une divinité, car un dieu
ne peut pas agir d’une façon désordonnée. Il n’est pas non plus pour lui une
cause, étant inconstant. Il ne croit pas qu’il soit la cause du bien et du mal,
ni de la vie heureuse, et pourtant il sait qu’il peut apporter de grands biens
ou de grands maux. Il croit qu’il vaut mieux faire de bons calculs, même
malchanceux, qu’avoir de la chance après de mauvais calculs. Car ce qui vaut
mieux, c’est réussir dans des entreprises que l’on a sagement méditées.
A
ces questions, et à toutes celles qui s'y rattachent, réfléchis jour et nuit
pour toi-même et pour qui est semblable à toi, et jamais tu ne seras troublé ni
dans la veille ni dans tes rêves, mais tu vivras comme un dieu parmi les
humains. Car il n'a rien de commun avec un animal mortel, l'homme vivant parmi
des biens immortels.
Epicure
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire